Poussin, entre vert et ciel


Bienvenue au Paradis terrestre, un mille-feuilles bien garni où poussent hêtres, ormes, frênes. Ca sent bon la mousse au petit jour, l’herbe est tendre et les feuilles dansent. Nicolas Poussin y récite tous ses verts. Pour s’aligner sur la Genèse, il a planté des arbres fruitiers. Clin d’œil à l’Éternel, le divin jardinier souhaitant que « la terre produise de la verdure, de l’herbe portant de la semence, des arbres fruitiers donnant du fruit ». Le décor n’oublie pas les fabrications des premiers jours : la lumière, le ciel et l’eau. Au pied des montagnes, des cygnes font trempette alors que deux personnages sont plantés au premier plan.

La tension de l’instant

Voici Adam et Ève, créations du sixième jour. Les deux facettes de l’humain se font face, masculine « ich-Adam » et féminine « icha-Ève ». De minuscules vers de terre indéfinis, proches. À noter qu’Adam, le glaiseux tout marron a les fesses par terre. Ces enfants sauvages vivent en dehors du temps, sans se poser de question. « Ils étaient tous deux nus, et ils n’en avaient point honte ». En cas de petit creux, prière de se tourner vers l’Arbre de vie planté derrière eux. Son tronc fin et zigzaguant pourrait donner des oranges ou des citrons, fruits autorisés. Mais les deux petits vers lui tournent le dos.

Ève a le doigt pointé vers le pommier, arbre de la connaissance du bien et du mal planté au milieu du jardin. Adam est pile dessous, écoutant Ève. Va-t-il bientôt craquer ? Va-t-il bientôt croquer ? La composition illustre la tension de l’instant. À droite, le paysage est tout baigné de lumière, paradis intemporel surplombé par le Divin qui flotte dans les nuages. À gauche, c’est la croûte terrestre post-chute, matière à creuser pour retrouver un peu de lumière. Dans ce coin caillouteux, une éclatante fissure se dessine. Son contour reprend celui du barbu perché de l’autre côté. Celui-là mettrait-il déjà les voiles ? Pressent-il le croc malgré sa célèbre mise en garde : « Vous n’en mangerez point et vous n’y toucherez point, de peur que vous ne mouriez. » ?

Nicolas Poussin, Le Printemps (détails)

Nicolas Poussin, Le Printemps (détails), 1660–1664

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huile sur toile • 118 × 160 cm • Musée du Louvre, Paris

Proche du testament, la série reprend tous les cycles : les saisons, la journée, les âges de la vie, les éléments…

Le Printemps appartient à la série des « Quatre Saisons » (1660–1664), bouquet final composé par la main tremblante de Poussin au crépuscule de sa vie. Proche du testament, la série reprend tous les cycles : les saisons, la journée, les âges de la vie, les éléments… Les compositions se répondent par paire : Printemps et Automne s’organisent à la verticale des arbres ; Été comme Hiver sont découpés par l’horizon du blé ou de l’eau. Chaque toile mêle les références bibliques et antiques, chaque titre nous laissant le choix : Le Printemps ou Le Paradis terrestre ; L’Été ou Ruth et Boaz ; L’Automne ou La Grappe de Canaan ; L’Hiver ou Le Déluge.

Le Printemps fait son clin d’œil à l’Eden décrit dans la Genèse. Petit rappel : sur cette terre de l’Éternel, le temps n’existe pas. Ni la mort, ni la matière, ni les formes, ni le bien, ni le mal. Que peut-on y faire ? L’intemporel, c’est long. Pour rompre l’ennui, Ève écoutera le serpent et sa contradiction face à la pomme : « Vous ne mourrez point ; Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront, et que vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal. » On connaît la suite : le duo de l’Eden bravera l’interdit pour s’offrir la possibilité de choisir. En « bonus », ils goûteront au temporel, aux formes finies, aux pensées partielles, au dictat de la conscience de soi et aux méandres de l’ego…

L’absence du serpent dans le jardin d’Eden pique les curiosités. Un seul reptile vous manque, et tout le Paradis est dépeuplé…

Quel régal pour les artistes d’illustrer la tentation, dernier instant de l’intemporel. Exemples choisis. Pierre Paul Rubens, avec Adam et Ève (1629), présente Adam empêchant mollement la cueillette par Ève. Avec Lucas Cranach et son Adam et Ève (1526), la tentation est plus avancée. Ève a cueilli la pomme et la présente à Adam qui se gratte la tête. En 1808, William Blake place Ève en croqueuse super star alors qu’Adam s’en détourne. Détail important : sur toutes ces tentations, le serpent joue un rôle de premier plan. En hybride « reptilo-chérubin », en voyeur planqué dans l’Arbre, en partenaire sensuel enroulé autour de la tentatrice… Il est partout.

Nicolas Poussin, « Serpent » et « Orphé et Eurydice »

Nicolas Poussin, « Serpent » et « Orphé et Eurydice », 1630 et 1650–1653

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dessin / huile sur toile • Musée du Louvre, Paris • © Photo RMN-GP / Philippe Fuzeau / © Bridgeman images

Dans Le Printemps ou Le Paradis terrestre, le fameux serpent a décampé. Bizarre. Surtout quand on connaît la passion de Poussin pour la bestiole. Dans Paysage avec Orphée et Eurydice (1650–1653), le serpent est au premier plan pour précipiter Eurydice aux enfers. Son absence du jardin d’Eden pique les curiosités. Un seul reptile vous manque, et tout le Paradis est dépeuplé… Certains le chercheront ad vitam entre les feuillages, d’autres justifieront son absence, lanceront le débat : « En fait, le serpent s’est déjà fait virer du jardin. » – « Mais non, impossible : la pomme n’est pas croquée. » – « Si, c’est possible. Poussin a anticipé la chute. Regarde, Dieu met déjà les voiles. » – « Mouais, faut voir… »

Tintoret, Le Miracle de l’esclave

Tintoret, Le Miracle de l’esclave, 1548

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huile sur toile • 415 × 541 cm • Galerie de l’Académie, Venise • © Galeria dell’Accademia

Le regard bousculé refait un tour de toile, partant de la gauche depuis les caillasses obscures jusqu’aux cimes des montagnes, à droite. Élévation paradoxale à l’approche d’une chute… À mi-parcours, on recroise les petits cygnes – véhicules sacrés – avant de remonter au barbu en cape blanche. Son plan de vol rappelle Saint Marc sauvant l’esclave (1548), superuomo vénitien capté en raccourci par Tintoret. L’Éternel de Poussin est assez proche. Certes, il n’est pas penché vers les vers de terre, mais il tient l’horizontal, sans se détourner. Pour le faire décamper tout à fait, Poussin n’aurait-il pas pu l’orienter vers la droite ? La gestuelle du barbu finit aussi par interroger. Dit-il « au revoir » ou « bonjour » ? Les plus sages pencheront peut-être pour un « salut », à lire dans les deux sens.

Nicolas Poussin, « Le Printemps », (détail) (1660-1664) et Léonard de Vinci, « Saint Jean-Baptiste » (1513-1516)

Nicolas Poussin, « Le Printemps », (détail) (1660–1664) et Léonard de Vinci, « Saint Jean-Baptiste » (1513–1516)

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huile sur toile / huile sur bois • Musée du Louvre, Paris • © Photo Josse / Bridgeman Images / Bridgeman Images

Dernier geste à passer au détecteur de curiosité : celui d’Ève pointant le ciel. Désigne-t-elle la pomme – qu’elle ne regarde même pas – ou autre chose, au-delà du plafond de vert ? Son index rappelle celui du Saint Jean Baptiste de Léonard de Vinci, le divin pointeur vers l’intemporel… Mais alors qui sont nos deux petits vers ? Les futurs ex-locataires de l’Eden ou des amants printaniers qui envisagent la remontée ? En fait, la question figure déjà dans le titre : Le Printemps ou Le Paradis terrestre. Rien de nouveau sous le cartel. Certains choisiront le Paradis, intemporel. D’autres préféreront le printemps, ce quart de ton annuel où se reforment l’humus, les feuilles et les amours. Poussin nous offre le choix, comme le serpent finalement. Une belle manière de nous dire Salut, une dernière fois.

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“Injustes noces” sur un serpent de Poussin bien présent dans la toile

Par Louvre-Ravioli

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