Uderzo, un sacré coup de crayon !


Albert Uderzo compte parmi les dessinateurs dont la virtuosité graphique participe au rayonnement esthétique de la bande dessinée. Son style : une vision pointue et réaliste du monde alliée à un registre caricatural de haute volée. Un Walt Disney à la française ? L’intéressé lui-même ne renierait pas la filiation. Mais remontons un peu plus loin, au père historique du neuvième art, le Genevois Rodolphe Töpffer. Dans ses écrits publiés dans les années 1830, Töpffer vante le pouvoir du trait, sa faculté à rendre la forme des choses, mais aussi, par des menues variations, leur nature profonde. La maîtrise du dessin permet de faire reconnaître, en surface. C’est le principe de l’imitation. Il permet aussi de faire connaître, en profondeur. C’est le rôle de la stylisation.

Albert Uderzo, Les Lauriers de César

Albert Uderzo, Les Lauriers de César, 1972

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Pour dire la personnalité d’un bonhomme, Uderzo trace une silhouette. À la manière des illustrateurs de presse du XIXe siècle comme Honoré Daumier, André Gill ou Alfred Le Petit, il charge une partie du corps, fixe une attitude et dévoile un trait de caractère, une idée, un état d’esprit. Il lui suffit d’un peu de démesure, d’un sens subtil de la disproportion, pour que le lecteur, d’un simple coup d’œil, saisisse la nature des personnages. Le passé d’Obélix – tombé dans la marmite de potion magique – s’incarne dans les courbes rebondies qui surplombent deux jambes minuscules. La sagesse de Panoramix se lit dans son interminable barbe qui obstrue invariablement son ventre.

Le moindre détail donne son expressivité aux héros.

Uderzo fait « parler » un regard, une moustache ou des épaules, avec une éloquence immédiate que ne peut atteindre l’expression écrite. Son trait ne pèse jamais ; il conserve une délicieuse fluidité, une grâce. Le savant dosage qu’il opère entre précision et exagération est irrésistible. On rit volontiers devant les bouderies d’Obélix, fermant les yeux, croisant les bras et levant le nez au ciel à la façon d’un enfant. De même qu’on savoure les attitudes de César, ne pipant mot mais tendant l’oreille aux divagations de ses sénateurs, cou tendu et sourcil levé, ou encore les poses d’Assurancetourix, en barde inspiré, la chevelure ample et le geste délié. Le moindre détail donne son expressivité aux héros. Il leur confère aussi une touche grotesque qui, plutôt que de les stigmatiser, les rend formidablement attachants.

Albert Uderzo, Astérix et le chaudron

Albert Uderzo, Astérix et le chaudron, 1969

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Il y a chez Uderzo une énergie continue. Et ça tombe bien : Astérix multiplie les scènes d’action dans un dispositif figé, les planches s’animent avec une vivacité digne du cinéma. L’histoire est haletante, rebondit d’une case à l’autre, superpose des séquences parallèles et propose un foisonnement de situations frénétiques : poursuites, bagarres, batailles, colères, dangers, jeux, joutes verbales, transports sur terre et sur mer, etc. Or, pour donner du rythme à cette débauche ininterrompue d’action, il faut un trait vif et des cadrages qui surprennent en permanence.

On sait que Morris, par exemple, puisait dans un répertoire d’expressions préconçues pour élaborer ses Lucky Luke – des tics visuels. Uderzo préfère inventer sans cesse, même si certaines caractéristiques sont récurrentes, des formules qui fonctionnent à tous les coups. Par exemple, Uderzo utilise le découpage accéléré du mouvement. C’est idéal pour marquer une palpitation, un tremblement, un geste convulsif : les pieds d’Astérix lorsqu’il avale sa potion magique. Uderzo accentue aussi l’expression des dynamiques horizontales – quand il faut courir précipitamment – et verticales – quand il faut propulser un ennemi dans les airs, voire sous la terre.

Une gueule d’atmosphère

Uderzo est célèbre pour ses galeries de trognes humaines ou animales. Mais ses qualités de paysagistes méritent l’admiration. Uderzo alterne les paysages champêtres avec de spectaculaires bâtiments urbains. De grandes cases panoramiques figurent les plus belles architectures romaines : palais, statuaires, théâtres… Quiconque ouvre une page d’un album d’Astérix peut faire voyager son œil parmi des détails – la forme des amphores, les biens comestibles, les brocarts, les bijoux, le fabuleux bestiaire – qui donnent au récit sa vraisemblance et favorisent une immersion totale.

D’un lieu à l’autre, les ambiances changent et les transitions se déroulent avec naturel. Les ruptures cadencent le récit et finissent par l’apparenter à une épopée, plus encore qu’à une aventure. Sur la mer (un des environnements vedettes de la série), une sombre tempête a vite fait de succéder à une eau calme, générant des gouffres géants dignes d’un film catastrophe. Le cadre du village armoricain respire la tranquillité et la jovialité mais, à peine pénètre-t-on dans la maison de Panoramix que le climat tourne au clair-obscur et dispense une lumière mystérieuse. En règle générale, Uderzo affectionne les scènes nocturnes où, dans les tons bleutés, se trament ruses, espionnages ou confidences. Uderzo, c’est aussi l’art de l’atmosphère.

Hors-champ et imagination

Uderzo sait aussi manier l’ellipse des gouttières ou intercases – l’espace blanc entre deux cases – et laisse deviner, par un effet de montage, ce qui a pu se passer. À la fin du Cadeau de César, un sympathique coup de coude d’Obélix à Astérix est ainsi suggéré parce que l’on voit le petit Gaulois propulsé à l’horizontale comme une fusée ! Uderzo joue aussi avec le hors-champ, met- tant l’accent sur une partie de l’action qui, en réalité, n’est pas l’essentiel, pour faire travailler la fantaisie de son lecteur. Les paysages eux-mêmes se prêtent à ce dispositif.

Frédéric Auguste Bartholdi « La Liberté éclairant le monde » (1886) / Albert Uderzo, « La Grande Traversée » (1975).

Frédéric Auguste Bartholdi « La Liberté éclairant le monde » (1886) / Albert Uderzo, « La Grande Traversée » (1975).

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© Akg-images / H. Bock / © Albert René

Dans la forêt qui borde le village et semble le protéger du reste du monde, Uderzo dessine, avec vigueur, un environnement touffu où d’énormes racines se répandent sauvagement aux pieds des arbres, lesquels s’avèrent si grands que leur cime trône à des hauteurs inaccessibles, excédant de loin la taille des cases. Certaines images semblent même parodier Malevitch et ses successeurs : des carrés blancs – l’ouverture de la Grande Traversée – ou, selon une tradition solide de la bande dessinée, des carrés noirs. Rien, sinon une bulle et quelques mots. Ces cases aveugles, que le lecteur investit de ses propres visions, font résonner en négatif toute la plénitude de l’art d’Uderzo qui résiste encore et toujours, non à l’envahisseur, mais, ce qui est sûrement aussi difficile, au passage des modes et des générations.



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