Relieur, ou l’art délicat de redonner vie au papier


Relieur de métier, Xavier Gramont est entré à l’atelier en tant que stagiaire. Quinze ans plus tard, il co-dirige Reliure Houdart.

Relieur de métier, Xavier Gramont est entré à l’atelier en tant que stagiaire. Quinze ans plus tard, il co-dirige Reliure Houdart.

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Pour les amoureux des livres, la rue Broca a la saveur d’une madeleine de Proust : celle des célèbres contes de Pierre Gripari qui, de la Sorcière de la rue Mouffetard à la Fée du Robinet, ont donné le goût des mots et des belles histoires à bien des générations de lecteurs. On ne s’étonne guère, donc, de trouver au numéro 77 de cette voie tranquille de la rive gauche, qui serpente entre le cinquième et le treizième arrondissement, un atelier de reliure. Avec sa devanture toute de vitre et de bois peint et son nom inscrit en grandes lettres blanches, elle ressemble à une échoppe du Paris d’antan, comme celles photographiées au début du XXe siècle par Atget… Cela tombe bien : pousser sa porte, c’est s’embarquer dans un voyage immobile aux confins d’un pays de papier, où l’intelligence de la main et le temps long priment sur le tout, tout de suite.

« Notre métier, c’est de réparer des livres anciens ou récents, de les habiller d’une couverture, de les protéger. Mais c’est aussi les fabriquer ! », résume Xavier Gramont.

« Notre métier, c’est de réparer des livres anciens ou récents, de les habiller d’une couverture, de les protéger. Mais c’est aussi les fabriquer ! », résume Xavier Gramont.

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« J’avais envie de concret. Les livres étaient pour moi essentiels et je leur dois beaucoup », explique Xavier Gramont dans son petit bureau éclairé par un néon blanc aveuglant ; pas très agréable pour les yeux concède-t-il, mais indispensable pour ses collègues relieurs qui s’affairent au même moment dans l’atelier. Avec un bagage théorique en philosophie et en histoire de l’art, il opte finalement au milieu des années 2000 pour un CAP Arts de la reliure. Il rejoint ensuite la Reliure Houdart en tant que stagiaire et, quinze ans de maison plus tard, le voilà directeur. Un parcours linéaire et assez unique… Avant lui, bien des générations de relieurs se sont succédé dans cet atelier fondé par Claude Houdart en 1948. Revendu en 2000, il est racheté dix ans plus tard par Pierre Escarra, l’actuel propriétaire. « À cette époque, on était deux relieurs – dont moi – et on avait trois clients », se souvient avec une pointe d’ironie Xavier Gramont, qui se félicite du chemin parcouru depuis.

Réparer et fabriquer les livres

Un succès d’autant plus louable si on le met en perspective avec les inquiétudes de la filière du livre en pleine révolution du numérique, amorcée au début des années 2000. Aujourd’hui, une petite dizaine de relieurs polyvalents s’affairent dans l’atelier, où règne, entre le vrombissement continu du massicot et le discret ronron d’une machine à coudre, une ambiance bienveillante et joviale, quoique concentrée. « Notre métier, c’est de réparer des livres anciens ou récents, de les habiller d’une couverture, de les protéger. Mais c’est aussi les fabriquer ! », résume le jeune directeur. Voilà qui tombe à pic : alors qu’il est en pleine démonstration, un photographe a justement rendez-vous à l’atelier. Il est accueilli par Florian, le cousin de Xavier Gramont qui, après une carrière aux États-Unis dans un tout autre domaine, a décidé, lui aussi, de se réorienter. Silhouette élancée, visage sympathique et bonnet vissé sur la tête : c’est lui qui établit le devis et guide les clients dans leurs choix. Couture surjet ou à la japonaise, couverture en toile ou en cuir, typographie classique ou plus moderne : tout est personnalisable. « Avoir dans son équipe quelqu’un qui n’est pas du métier, c’est mieux pour le regard », reconnaît Xavier.

Si le livre est abîmé, on procède d’abord au débrochage en retirant les reliquats de colle et le fil d’origine (une opération délicate qui s’effectue au scalpel).

Si le livre est abîmé, on procède d’abord au débrochage en retirant les reliquats de colle et le fil d’origine (une opération délicate qui s’effectue au scalpel).

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Un petit coup de fer à repasser sur les pages et l’ouvrage peut partir sous presse !

« Plaçure », « grecquage », « apprêture », « composteur »… Écouter un relieur vous parler de son travail, c’est un peu comme apprendre une nouvelle langue, avec ses subtilités, ses faux-amis et bien-sûr ses exceptions. Cette grammaire mystérieuse, au vocabulaire aussi riche que précis, traduit en réalité toute une palette de savoir-faire que maîtrisent sur le bout des doigts tous les relieurs de l’atelier. Première étape et non des moindres : la plaçure, soit la remise en état de l’ouvrage. S’il est abîmé, on procède d’abord au débrochage en retirant les reliquats de colle et le fil d’origine (une opération délicate qui s’effectue au scalpel !), puis au doublage, qui consiste notamment à combler les éventuelles déchirures du papier. Un petit coup de fer à repasser sur les pages et l’ouvrage peut partir sous presse !

Après la couture, la dorure

L’équipe de relieurs travaille aussi pour des professionnels divers et variés : institutions culturelles, maisons de vente internationales, grand titres de presse et même des mairies !

L’équipe de relieurs travaille aussi pour des professionnels divers et variés : institutions culturelles, maisons de vente internationales, grand titres de presse et même des mairies !

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Vient ensuite la couture, soit à l’aide d’un cousoir, qui permet de maintenir les feuilles pendant que la main du relieur guide l’aiguille et le fil de lin, ou encore d’une machine à coudre, une technique bien plus rapide et économique. Puis place à la passure en colle, permettant de lier définitivement les pages cousues de l’ouvrage et à l’apprêture, qui elle-même regroupe plusieurs étapes comme la pose du calicot, l’arrondissage, la coupe du livre et de sa couverture au massicot (pour n’en citer que quelques-unes !). Une fois que le livre a revêtu son habit de toile ou de cuir coloré, il reste encore l’étape de la dorure, qui s’effectue la plupart du temps à l’aide d’un film, frappé sur la tranche du livre à l’aide d’un composteur fixé sur un bras articulé.

De l’ouvrage rare au livre de poche sentimental

L’atelier compte, dans sa clientèle, un bon nombre de particuliers – environ 3 000 par an. Attention toutefois aux idées reçues : s’il faut compter entre 180 et 200 € pour faire relier un ouvrage, tous ne sont pas des clients fortunés pour autant. Ce sont avant tout, observe Xavier Gramont, des « amoureux des livres ». Il y a bien sûr ceux qui, en bons bibliophiles, lui confient de précieux ouvrages, parfois par dizaines. Mais aussi des lecteurs occasionnels, ou ceux qui souhaitent simplement faire plaisir, comme cette jeune femme qui, se souvient-il, avait confié aux bons soins de l’atelier une simple édition de poche du roman préféré de sa meilleure amie, afin de le lui offrir dans un bel écrin !

Des générations de relieurs se sont succédé dans cet atelier fondé par Claude Houdart en 1948.

Des générations de relieurs se sont succédé dans cet atelier fondé par Claude Houdart en 1948.

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« On a dû se battre contre Amazon et ses délais très courts, et faire comprendre que rien ici est du ‘tout fait’. »

L’équipe de relieurs travaille aussi pour des professionnels divers et variés – qui pour la plupart font signer des clauses d’anonymat –, parmi lesquels des institutions culturelles, de prestigieuses galeries, des maisons de vente internationales, de grands joailliers… Mais aussi des titres de presse, des cabinets d’avocats et même des mairies ! Ainsi les relieurs peuvent-ils à la fois travailler à la réalisation d’un ouvrage numéroté avec un artiste contemporain pointu et à la reliure de « documents de travail » ou « de consultation », tels des fonds d’archive d’une municipalité d’Île-de-France. Et ce, toujours avec la même attention et le même soin. Car ici, tout est une affaire de temps – long. Il faut compter quatre à six semaines de délai pour les professionnels. Jusqu’à deux mois pour les particuliers. « On a dû se battre contre Amazon et ses délais très courts, et faire comprendre que rien ici est du ‘tout fait’ », explique Xavier Gramont.

Bien qu’attachée à son adresse historique de la petite rue Broca, la maison manque de place et devra sans doute déménager.

Bien qu’attachée à son adresse historique de la petite rue Broca, la maison manque de place et devra sans doute déménager.

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« La reliure, c’est un passage vers l’intimité de chacun. »

Si l’atelier Houdart se fait le garant d’un précieux savoir-faire, il n’en reste pas moins tourné vers l’avenir. Bien qu’attachée à son adresse historique de la petite rue Broca, la maison manque de place et devra sans doute déménager. « Pas trop loin », espère Xavier. Bientôt, nous souffle-t-il, un logiciel permettra de choisir à distance la reliure désirée, même si, se rassure-t-il, rien ne remplacera le contact humain. Plus pratique pour sa clientèle qui ne vit pas à Paris… Et puis, il faut bien vivre avec son temps ! Ce temps, justement, n’effacera pas non plus le souvenir ému de quelques trésors, comme ce manuscrit original du Diable au corps de Radiguet, ou encore cette correspondance entre Proust et son éditeur, passés entre les mains des relieurs de la maison avant que leur propriétaire ne s’en sépare… « La reliure, c’est un passage vers l’intimité de chacun », observe Xavier Gramont, rappelant aussi qu’à travers ces livres s’écrit l’histoire de ceux qui les ont lus et aimés pour ce qu’ils sont – des fenêtres ouvertes sur un paysage d’encre et de papier.

77 rue Broca • 75013 Paris

www.reliure-houdart.paris

Portes ouvertes les 1er et 2 avril à l’occasion des Journées Européennes des Métiers d’art (visite sur inscription au 01.43.31.40.36 ou par courriel à [email protected])



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