Quand les artistes utilisent les œuvres des autres


La sollicitation impromptue de participer au jeu de l’exposition imaginaire m’est parvenue en plein été alors que j’étais plongé dans des recherches pour plusieurs événements qui devraient voir le jour prochainement, sauf accident de coronavirus ou autre. Depuis que je fais des expositions, j’ai toujours réfléchi à des sujets qui brassent large et qui explorent des territoires plus ou moins vierges. Nous nous amusons régulièrement avec Christian Boltanski à en imaginer. Il m’en a suggéré une bonne douzaine – pour la plupart, à mon avis, trop centrées sur l’art contemporain, que je cherche généralement à placer dans une perspective historique.

Certains projets doivent rester le fruit de l’imagination. On dit qu’André Malraux fut déçu de l’exposition que lui consacra Roger Caillois à la fondation Maeght en 1973. Son musée imaginaire se déploie dans des livres dont les rapprochements transculturels et transhistoriques d’illustrations noir et blanc doivent beaucoup à d’habiles jeux de lumière. Les coïncidences s’avèrent beaucoup moins prégnantes lors d’une confrontation réelle des œuvres. Parmi les candidatures possibles à l’exercice, mon choix s’est porté sur une idée qui n’avait pas abouti, non parce qu’elle n’était pas réalisable, mais parce qu’elle posait des problèmes non résolus : le remploi d’œuvres d’art par les artistes. Elle requiert encore beaucoup de recherches. Ce projet ne livre que quelques œuvres phares et les questions que posent son articulation et ses limites. Posons dès l’abord qu’il exclut l’architecture, de même que la question de l’appropriation d’images ou de motifs intégrés dans des peintures, sujet déjà longuement commenté qui relève de la copie et du pastiche.

Qui sait si quelque talentueux dessinateur au goût de pasticheur ne s’est pas incidemment prêté à ce jeu que les historiens auraient bien du mal à déceler sur une esquisse.

À l’origine, il y a ma fascination pour les Triptychos Post Historicus de Braco Dimitrijević [ill. en une] qui, dans l’orbite de l’art conceptuel, et bien avant l’engouement pour le postmodernisme, confrontait une œuvre d’art avec un objet du quotidien et un élément de la nature. Il se dégage de ces natures mortes en chair et en os une poésie rare qui recontextualise l’art pour l’arracher à son autonomie et le rappeler à sa relativité. Pourquoi les artistes ne se serviraient-ils pas des œuvres de leurs confrères pour faire œuvre à leur tour ? Thomas Huber va plus loin en se demandant pourquoi on ne pourrait pas terminer un dessin inachevé. Cette réflexion qui n’est pas aussi iconoclaste qu’elle en a l’air lui fut suggérée par l’examen de l’énorme collection de dessins italiens rassemblée par Lambert Krahe à la fin du XVIIIe siècle pour être mise à la disposition des étudiants de l’académie de Düsseldorf. Qui sait d’ailleurs si quelque talentueux dessinateur au goût de pasticheur ne s’est pas incidemment prêté à ce jeu que les historiens auraient bien du mal à déceler sur une esquisse. En veillant à l’intégrité des peintures, avec Dimitrijević, nous les avons insérées à des dispositifs et des assemblages inédits pour les photographier un jour de fermeture au musée national d’Art moderne en 1982. Dominique Bozo [alors directeur], qui traversait les galeries, jeta un coup d’œil effaré à une guirlande de concombres entourant un grand Léger.

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