Philosophie Magazine : “Bitcoin s’inscrit dans le grand mouvement d’émancipation qui caractérise la modernité”


« […] Bitcoin est d’abord un objet philosophique fascinant. Au sens le plus fondamental, c’est un protocole informatique qui permet d’automatiser la confiance. Autrement dit, Bitcoin permet de se passer d’un tiers validateur (comme un notaire) pour sécuriser une transaction entre deux personnes. Ça n’a peut-être l’air de rien comme ça, mais songez que c’est exactement ce que le christianisme a fait, en particulier dans sa version réformée : se passer des prêtres, et même des lois, au profit d’un rapport direct à Dieu. Et c’est également ce que les révolutions anglaises, américaines et françaises ont visé : se passer des princes et des rois pour accéder directement à l’autodétermination. Bitcoin s’inscrit dans le grand mouvement d’émancipation des tiers qui caractérise la modernité dans sa quête de liberté et d’autonomie. C’en est, en quelque sorte, une nouvelle étape, après la Réforme et la Révolution. C’est de cette envergure là. Je trouve ça vertigineux […].

L’engouement pour Bitcoin est à la mesure de la défiance envers les institutions traditionnelles de la politique et de la finance, autrement dit envers le fait que la “confiance”, justement, ne règne plus. Beaucoup de gens soutiennent que nous vivons à une époque très semblable aux années 1930, voire aux années 1900, qui précèdent la montée vers la Première ou la Deuxième Guerre mondiale. Je pense qu’on peut aller plus loin, en disant que nous vivons un moment très proche des années 1610 qui précèdent la guerre de Trente Ans – à bien des égards la vraie “première guerre” mondiale. En ce temps-là, le Saint Empire romain germanique craque de partout. Et il craque parce qu’un nouveau principe spirituel précisément axé sur la confiance retrouvée, le principe protestant, porté par la révolution de l’imprimerie, fait que les populations n’entendent plus se soumettre aussi docilement qu’avant aux injonctions d’une bureaucratie qu’ils perçoivent, à tort ou a raison, comme lointaine, centralisatrice et corrompue. Remplacez le Saint Empire par l’ordre économique et politique mondial contemporain perçu, à son tour, à tort ou à raison, comme impuissant à résoudre les crises financières, religieuses et climatiques (et également comme corrompu), remplacez le principe protestant par Bitcoin et l’imprimerie par internet, et vous avez les éléments de ce que Jacques Favier appelle avec beaucoup d’intelligence une “souveraineté post-westphalienne” qui se met en place. »

Entretien avec Mark Alizart, auteur de Cryptocommunisme (PUF, 2019), à lire sur philomag.com.



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