Parallèles qualitatifs et quantitatif entre Bitcoin et le protestantisme


« Pour prévoir l’avenir, il faut connaître le passé, car les événements de ce monde ont en tout temps des liens aux temps qui les ont précédés. Créés par les hommes animés des mêmes passions, ces événements doivent nécessairement avoir les mêmes résultats. » Nicolas Machiavel, 1517.

En 2019 Tuur Demeester met en parallèle la réforme protestante et l’essor de Bitcoin [1]. Ce parallèle, d’un point de vue théorique, fait sens. Durant la Renaissance, une innovation technologique – l’imprimerie de Gutenberg – permet de remettre en cause le monopole d’une autorité centrale : le monopole de la papauté sur la foi. Une partie de la population sous l’autorité de ce pouvoir central décide de s’en passer. La Bible est imprimée et lue directement par les fidèles. De nos jours, un phénomène similaire a lieu. Une innovation technologique – Internet – permet de remettre en cause le monopole d’une autorité centrale : le monopole monétaire des banques centrales. Une partie de la population – les Bitcoiners – décide de contourner l’autorité de ce pouvoir. Ils créent leur monnaie et gèrent eux-mêmes les transactions.

Sachant qu’aujourd’hui l’économie et le marché sont devenus des dieux par leur omnipotence dans nos vies, les pouvoirs accordés au clergé (économistes…) sont immenses, comme celui d’imposer leurs messes (discours sur les plateaux de télévision…) ou de dénoncer des hérésies (Bitcoin notamment…). Depuis 2020 les banquiers centraux (Lagarde, Powell…) se rêvent en papes de l’économie et du marché en prenant le contrôle de manière quasi-soviétique (quantitative easing, taux directeurs de banque centrale négatifs…). Les hérétiques sont les Bitcoiners, lesquels, telle une néo-nébuleuse protestante, sont d’une grande variété mais ont en commun de remettre en cause cette néo-papauté des banques centrales.

Cet article se limitera au bitcoin étant donné que les autres « tokens », tant d’un point de vue économique que politique, sont trop divers.

La Corrélation géographique

Remarque : La localisation des nœuds Bitcoin telle qu’elle apparaît sur bitnodes.io [2] peut être trompeuse. Un nœud opéré depuis un pays donné peut être hébergé sur un serveur situé dans un autre. Par ailleurs, certains opérateurs de nœud masquent volontairement leur véritable localisation par une IP située à l’étranger. Néanmoins on peut raisonnablement supposer que ces pratiques restent suffisamment marginales pour ne pas invalider l’analyse globale. D’ailleurs d’autres réseaux de philosophies proches se répartissent de la même manière [3].

L’intuition de Tuur Demeester se révèle empiriquement validée dans le sens où les données actuelles confirment son intuition comme illustré ci-dessous :

La corrélation géographique en protestantisme et nœuds Bitcoin scinde l’Europe en deux :

– les pays du nord (protestants, « frugaux »…)

– les pays du sud (catholiques, « cigales »…)

Si Demeester a formulé l’hypothèse que la réforme protestante est proche dans ses fondements de l’essor de Bitcoin, la corrélation entre pays historiquement protestants et catholiques accrédite l’hypothèse. Bien entendu, il n’est pas question au XXIe siècle de protestantisme au premier degré (après le temple on achète du bitcoin…) mais bien plus d’anthropologie protestante (norroise ou germanique des « frugaux » d’Europe…). 

Remarque : La France fait exception car la centralisation autour de Paris a eu lieu entre le XVIIe et le XIXe siècle. D’autre part la « ceinture huguenote » est similaire aux nœuds dans le sud de la France (en zoomant sur la carte des noeuds). Enfin les travaux d’Emmanuel Todd [5] sur les systèmes familiaux en France expliquent cette répartition des nœuds en France (famille souche).

Pourquoi un nœud me direz-vous ? Si posséder (avec clé privée) une fraction de bitcoin est à la portée de tous, miner du bitcoin est depuis 2015 un travail à part entière. Entre ces deux extrêmes avoir son propre nœud Bitcoin (une copie de la blockchain) est à la portée de la majorité de la population (via Bitcoin core sur pc ou Umbrel sur Raspberry pi) tout en exigeant une certaine implication personnelle.

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Ainsi, le nœud Bitcoin indique que son possesseur s’implique sur le réseau et cela est valable pour une large assiette de la population, c’est donc un indicateur pertinent de l’intérêt que suscite Bitcoin pour une population donnée. En supposant que le prix du kWh est 20 centimes faire tourner un nœud Raspberry pi de maximum 15 W toute l’année coûte 26,25 euros [(15/1000)x0,20x24x365 = 26,25 €], ce n’est donc pas une question d’argent…

Cette corrélation est même observable dans un pays ayant historiquement des territoires dont les anthropologies Wallons/Flamands sont très proches de la dualité catholique/protestant comme l’illustre la Belgique ci-dessous :

Figure 2 : à gauche carte des nœuds Bitcoin en Belgique [Bitnodes], la carte de la Belgique avec la dissociation Flamants et Wallons.

Si les Flamands ne sont pas majoritairement protestants comme leurs voisins des Pays-Bas, leur anthropologie est très proche dans leur rapport à l’individualité et la responsabilité. 

Remarque : L’athéisme étant de fait majoritaire en Europe, un lien direct au premier degré entre protestantisme et Bitcoin n’est pas pertinent. Cependant il existe bien des anthropologies « tendanciellement » catholiques ou protestantes. D’ailleurs les catholiques Jansénistes étaient très proches de l’anthropologie protestante et c’est notamment pour cela que ce courant était mal vu dans le catholicisme. Grosso modo « L’anthropologie protestante » est libérale et décentralisée tandis que « l’anthropologie catholique » est administrative et centralisée.

Tout ce qui a été dit précédemment est aussi valable pour les nœuds Monero [6].

Afin de mesurer plus finement l’implication par pays au réseau Bitcoin il est impératif de calculer le nombre d’habitants par nœuds (comme le PIB/habitant), ci-dessous les résultats au niveau international :

Tableau 1 : Densité de nœuds Bitcoin au niveau international.

Pays et « anthropologie » dominante Nb de nœuds Nb d’habitants Nb habitants / nœuds
(densité de nœuds par habitants)
Finlande – protestante 186 5 522 015 29 688 hab. par nœud
Pays-bas – protestante 390 17 407 585 44 634 hab. par nœud
Islande – protestante 8 362 860 45 357 hab. par nœud
Allemagne – protestante et catholique 1 846 83 749 300 45 367 hab. par nœud
Singapour 134 6 209 660 46 340 hab. par nœud
Suisse – protestante 145 8 603 900 59 337 hab. par nœud
Luxembourg – catholique 10 633 622 63 362 hab. par nœud
Lituanie – catholique 43 2 731 464 63 522 hab. par nœud
Irlande – protestante 61 5 176 569 84 861 hab. par nœud
Hong-Kong 86 7 466 441 86 819 hab. par nœud
Suède – protestante 93 10 313 447 110 897 hab. par nœud
République tchèque – catholique 87 10 701 777 123 008 hab. par nœud
Canada – protestante et catholique 300 38 082 857 126 942 hab. par nœud
France – catholique 532 68 014 000 127 845 hab. par nœud
Autriche – catholique 54 8 859 449 164 063 hab. par nœud
US – protestante 1 846 331 449 281 179 549 hab. par nœud
Bulgarie 37 6 966 899 188 294 hab. par nœud
Australie – protestante et catholique 124 25 671 900 207 031 hab. par nœud
Slovaquie – catholique 22 5 452 025 247 819 hab. par nœud
UK – protestante 252 67 886 004 269 388 hab. par nœud
Estonie – protestante 4 1 228 624 307 156 hab. par nœud
Hongrie – catholique 29 9 771 827 336 959 hab. par nœud
Danemark – protestante 17 5 822 763 342 515 hab. par nœud
Croatie – catholique 11 4 076 246 370 567 hab. par nœud
Belgique – catholique 27 11 492 641 425 653 hab. par nœud
Corée du sud – protestante 75 51 709 098 689 454 hab. par nœud
Espagne – catholique 63 46 934 632 744 994 hab. par nœud
Roumanie 28 21 302 893 760 817 hab. par nœud
Russie 191 146 780 700 768 485 hab. par nœud
Norvège – protestante 28 5 391 369 192 548 hab. par nœud
Israël 10 9 408 000 940 800 hab. par nœud
Pologne – catholique 39 38 282 325 981 598 hab. par nœud
Japon 111 125 507 472 1 130 697 hab. par nœud
Italie – catholique 49 60 359 546 1 231 827 hab. par nœud
Taïwan 19 23 451 837 1 234 307 hab. par nœud
Brésil – catholique 41 213 445 417 5 205 985 hab. par nœud
Mexique – catholique 14 128 649 565 9 189 254 hab. par nœud
Chine 145 1 411 780 000 9 736 413 hab. par nœud
Inde 16 1 326 093 247 82 880 827 hab. par nœud

Sans surprise, les pays ayant la plus grande densité de nœuds par habitant sont « d’anthropologie » majoritairement protestante. L’Allemagne (4e) est dans une situation particulière, la majorité de ses habitants est catholique et non protestante (27 % contre 25 % selon in recensement de 2010). Or l’Allemagne est le pays de Luther et ses idées s’y sont d’autant plus propagées. Par ailleurs l’Allemagne est un des pays « frugaux » de l’UE et bien entendu d’anthropologie protestante. 

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La (calviniste) Suisse, 6e, est d’autant plus concernée par Bitcoin qu’une de ses principales ressources économiques provient de la finance internationale et qu’elle ne peut pas se permettre de « rater le train »… Cette raison est aussi valable pour le Luxembourg.

Pour ce qui est de la Lituanie, l’inflation de 2008 l’ayant particulièrement touchée (12,8 %), un désir de plus de contrôle monétaire peut être une explication.

Hong Kong et Singapour étant des villes au modèle économique similaire (port de commerce et centre financier sur des points stratégiques en Asie), elles sont respectivement 5e et 10e du classement de la densité de nœuds par habitant. Ici encore les similitudes anthropologiques (lesquelles déteignent sur l’économie) sont corrélées à l’implication sur le réseau Bitcoin.

La très catholique République Tchèque est 12ème, cela peut s’expliquer par l’influence de l’unitarisme (voir Figure 1), car la doctrine unitarienne [7] est très proche du luthéranisme ou du calvinisme dans son approche individuelle de la religion [8]. En effet, ici encore il est bien plus question d’anthropologie de type protestante que de religion stricto-sensu.

A contrario, la Roumanie ayant été influencée durant la réforme par le courant Hussite [9] (liberté de prêches, vœux de pauvreté…), une doctrine moins en phase avec ce qui caractérise Bitcoin.

Concernant la (protestante) Norvège, elle a encore beaucoup de pétrole…

Remarque : Le nombre de nœuds a été consulté plusieurs fois entre septembre 2021 et janvier 2022. Il n’y a pas d’erreur concernant la Corée du Sud, 19 % de sa population est protestante…

D’une manière générale la conclusion à tirer de ces données et corrélations est que les populations ayant une affinité particulière avec Bitcoin ont les caractéristiques anthropologiques suivantes : 

– Une gestion individuelle et autonome de leur épargne

– Une tolérance aux risques financiers

– Un goût limité pour les pouvoirs centraux

– Une vision libérale de l’économie (courant d’économie autrichienne, Hayek…)

Concernant d’éventuelles caractéristiques contingentes, ce sont les suivantes : 

– Une industrie de la finance à maintenir (Singapour, Suisse et Luxembourg)

– Un manque de souveraineté monétaire (Lituanie, Irlande, République Tchèque…)

Remarque : la Chine et l’Inde sont les pays ayant la plus petite densité de nœuds par habitant, vous comprenez pourquoi…

Et le numérique en général

Le numérique en général produit des dualités centralisation/décentralisation et rebat les cartes concernant les enjeux d’émission ou de réception d’informations. Un outsider peut par exemple bouleverser l’environnement politique de son pays en utilisant internet comme canal de transmission au lieu des traditionnelles chaines de télévision, comme l’a fait Trump avec Twitter en 2016. Dans un autre registre, en France, Médiapart a pu proposer, grâce au numérique, un nouveau type de modèle économique pour la presse, lequel en a inspiré beaucoup d’autres (le Média, Blast, TV libertés, l’institut des libertés…). 

Au temps de la Réforme, il était possible pour l’Eglise (ou le seigneur local) de censurer des écrits considérés comme faisant l’apologie du protestantisme avec des peines variant de la confiscation des écrits à la peine de mort en passant par l’excommunication. De nos jours, les médias traditionnels parlent peu et/ou mal d’internet (mais tendent à s’adapter), de plus sur internet il peut y avoir des censures (exemple : la loi Avia en 2020).

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Un grand reproche contemporain fait à la presse « mainstream » (journaux papiers, télévision…) est qu’elle serait trop concentrée et contrôlée (en France certains parlent même d’oligarchie contrôlant les médias). Au sujet du Bitcoin, le recours à la censure et ses sanctions sont moins forts car la diffusion des idées de la communauté Bitcoin comparée à celle de la pensée dominante reste anecdotique. 

D’une manière plus générale, avec le numérique se forment des « hérésies » modernes du point de vue des émetteurs-récepteurs centralisés plus traditionnels (télévision, radio…). Si la chrétienté a connu beaucoup d’hérésies du 12ème au 17ème siècle, l’une d’entre elles s’est particulièrement propagée, il s’agit du protestantisme.

Pourquoi le protestantisme alors ? Deux éléments de réponse :

– les hérésies précédentes n’ayant pas connu l’imprimerie de Gutenberg, leur propagation était limitée.

– Les revendications principales de la réforme sont simples et plus permissives que dans le catholicisme (lire soi-même la Bible, possibilité de vie spirituelle de manière individuelle…), permettant une plus grande accessibilité et diversité (Calvinistes, Quakers, Anabaptistes…). 

Remarque : Il serait possible de nuancer aussi bien historiquement que théologiquement tout cela (le protestantisme étant riche et complexe) or ce ne serait pas forcément pertinent.

Le parallèle entre l’affirmation d’un pouvoir central et la réaction qu’elle engendre est le suivant :

Tableau 2 : parallèle des rapports en un pouvoir central est la réaction qu’elle suscite entre le XIIe et le XVIIe et de nos jours (XXe et XXe siècles).

Dans le passé De nos jours Commentaire
La réforme Grégorienne rend la papauté plus forte que les autorités (seigneurs) locales. Les banques centrales sont plus fortes que les Etats, une sorte de « réforme Bretton Woods ». La fameuse finance internationale (et corrompue) est analogue à une papauté illégitime car trop loin (géographiquement) soit spirituellement (corruption)…
Des mouvements d’hérésies plus ou moins isolées comme les Cathares, Vaudois, Lollards (Lorllardy)… Des altermondialistes du web (blog…), les « hackers » et « makers ». Si les mécontentements contre le pouvoir de la « finance et des banques » se fait sentir, en revanche, en terme d’organisation, tout reste très vague, et cela même si nos contemporains altermondialistes avaient internet (adoption de masse) dès les années 2000.
Puis vient la nébuleuse protestante (Luther, après Calvin les autres…). Puis vient la nébuleuse Bitcoin (Nakamoto et les autres). La question de la monnaie avec la confiance qu’inspire la blockchain Bitcoin et son consensus par preuve de travail tend à fédérer les mécontents (ou ceux qui ont perdu la foi envers le pouvoir central…).

Remarque : Aujourd’hui, la baisse du prix de l’émission et de la réception de l’information (Internet) a facilité au niveau individuel l’arbitrage pour trouver l’information et la créer, ce qui a conduit à une société plus répartie entre pairs que par le passé (où elle était plus centralisée). « Pouvoir » et « banque centrale » ne se confondent pas forcément mais on en commun leur caractère « central ». Les altermondialistes critiquaient le G8 car il « centralisait » les dirigeants internationaux, ou les « grandes multinationales » jugées comme trop « centrales » dans l’économie mondiale. Si ces discours paraissent aujourd’hui caricaturaux (voire comiques), les pamphlets protestants contre les papistes pouvaient l’être tout autant (ils décrivaient des orgies culinaires ou sexuelles dans un Vatican tout en or massif…) [10].

Dans cette comparaison, Bitcoin n’est peut-être qu’une pièce clé d’une plus vaste « réforme numérique » (ou « hérésie numérique »). Ici l’outil peut se mêler aux revendications (Internet est-il l’outil ou la cause ?), or il ne faut pas oublier que jusqu’au XVIIe siècle les choses étaient floues et la séparation entre catholiques et protestants n’était pas évidente [11].

Bitcoin dans le monde des idées

Le réseau Bitcoin est porteur d’idées nouvelles, en effet si Satoshi Nakamoto ne parle pas d’idéologie ou de politique dans son livre blanc (sauf peut-être quand il s’agit de bancariser les non bancarisés) en revanche les principes fondamentaux du Bitcoin sont à eux seuls des idées :

– Réseau décentralisé sans barrière d’entrée pour son développement (programmeurs), sa maintenance (minage et nœud) ou son utilisation (détention de bitcoins), dont toute censure de réseau (transaction bloquée) suppose l’aval d’une majorité des mineurs.

– Un pseudonymat à cheval entre la transparence des transactions et la vie privée des utilisateurs (les transactions par mixage ou sur le réseau Lightning ont bousculé cela).

– Une propriété sans acte de propriété liée à l’Etat, seule la connaissance de la clé privée assure la propriété des bitcoins. D’une certaine manière c’est analogue à posséder de l’or que l’on a caché, cette propriété est liée à la connaissance de la cachette.

– Une limite d’émission des jetons (21 millions) que seul le consensus de tout acteur de maintenance du réseau (mineurs et détenteurs nœuds) pourrait changer, dans la pratique il est donc impossible d’augmenter la limite d’émission. Si d’un point de vue monétariste cette politique est « métalliste » dans le sens où il s’agit d’un étalon de valeur finie (anciennement l’or), cette politique est aussi utilisée comme argument écologique car elle implique que la ressource est finie.

Au-delà de ces idées fondatrices, le Bitcoin a inspiré des penseurs contemporains, l’exemple le plus connu est celui de l’anti-fragilité (Nassim Nicolas Taleb) appliqué à Bitcoin impliquant que le réseau Bitcoin se renforce (code informatique, matériel…) au fil des « chocs » (régulation, piratage…). Il est même possible de faire des parallèles entre l’évolution des idées au temps de la réforme protestante et l’évolution de nos sociétés industrialisées avec le numérique, Bitcoin cristallise ces évolutions et cela est peut-être lié au caractère presque sacré de la monnaie.

Remarque : Des Babyloniens à nos jours en passant par Napoléon, la monnaie a toujours été un enjeu de pouvoir.

D’une manière générale, le Bitcoin accélère et/ou amplifie des évolutions liées au numérique qui rappellent celles qu’ont menées la réforme protestante, pour la partie économique :

Tableau 3 : parallèle des évolutions économiques entre le XVIe et le XIXe et de nos jours (XXe et XXIe siècles).

Au temps de la réforme De nos jours Commentaire
L’église catholique exclut les hérésiarques, mais elle est indulgente avec les pécheurs.

Les Protestants permettent aux hérésiarques de former leurs courants (calvinistes, luthériens…), mais sont intransigeants avec les pécheurs [13].

L’économie traditionnelle est hostile aux entreprises « originales » (Facebook, Bitcoin…) mais pardonne (subventions, exonérations de taxes…) une mauvaise gestion aux entreprises classique (Renault…).

L’économie numérique laisse les entreprises « originales » tenter leur chance, par contre pas de subventions ou de planche à billets.

Il faut se rappeler que les entreprises qui de nos jours sont implantées dans le paysage économique (GAFAM…) ne l’ont pas toujours été en plus d’avoir bien souvent été raillées à leur lancement (cotation de Facebook en 2012 [12]).
Tout cela peut être exprimé de manière analogue au niveau de l’individu (épargne, aides financières, clés privées…).
De la dénonciation de la corruption, le protestantisme prône une relative austérité (surtout dans le calvinisme), cela permet une plus grande accumulation du capital, élément ayant en grande partie favorisé économiquement la sphère protestante (et le capitalisme en général). C’est pour cela que la théologie protestante (mis à part les anabaptistes) valorise la réussite économique tout en mettant en garde contre le faste et le luxe [13]. De la dénonciation des abus monétaires des banques centrales (quantitative easing, planche à billets…), les Bitcoiners prônent une gestion mesurée de leurs actifs (DCA, planification de l’épargne…). Dire que les « doctrines » des Bitcoiners donnent un avantage économique est un euphémisme… Or il n’est pas encore question de l’avènement d’un nouveau régime de production comme le capitalisme entre le XVIe et le XIXe. Peut-être qu’une nouvelle classe montante comme la bourgeoisie dans le passé s’impose, l’avènement de crypto-bourgeois/gentry ?

Remarque : Le mouvement FIRE (financialy independent retired early), même s’il n’est pas lié au Bitcoin est très proche des Bitcoiners en terme de gestion d’actifs.

Le protestantisme prône un retour aux écritures saintes originelles (ancien et nouveau testament) sans prendre en compte les ajouts a posteriori (canons bibliques écrits sur plusieurs siècles par l’église catholique). Les principes économiques de Bitcoin reviennent à des principes économiques de base (étalon de valeur, quantité de jetons finis sans quantitative easing, en Français « assouplissement quantitatifs », ou taux d’intérêt négatifs…). En somme les principes économiques de Bitcoin prennent à rebrousse-poil la tendance des théories économiques récentes (Keynes, MMT…). Au temps de la réforme, le retour aux sources bibliques était en partie motivé par une perte de confiance envers l’institution papale (indulgences, corruption…).
De nos jours, l’intérêt pour Bitcoin est souvent lié à une perte de confiance envers les institutions bancaires (plafonds limités, rémunération de l’épargne plus faible que l’inflation…).
Les piliers du protestantisme prônent de lire soi-même la Bible, la messe dans la langue locale et d’avoir un rapport personnel à Dieu.
Dans le dogme de la prédestination Calviniste, l’acharnement au travail est la condition nécessaire mais non suffisante pour peut-être faire partie des electi (ceux qui vont au paradis).
Les adeptes du Bitcoin prônent le « don’t trust verify » et un rapport personnel à l’épargne (« stack sats », « not your keys, not your bitcoins »).

Chez les Bitcoiners des principes tels que le stack sats ou le hodl garantit de pouvoir peut-être faire partie de ceux qui auront leur autonomie financière.

Dans les deux cas il est question d’exclure un tiers de confiance en plus d’une individualisation.

Concernant le néo-calvinisme même si le niveau de richesse de départ avantage les plus riches, ils doivent néanmoins faire preuve de rigueur.

Que ce soient les Bitcoiners de nos jours ou les Protestants dans le passé, il est toujours question d’abus du pouvoir central et de responsabilité individuelle. Si de nos jours ces évolutions touchent l’économie et non la spiritualité, c’est lié au fait que l’économie est presque sacrée (au moins en Occident) et touche tous les aspects de notre vie en excluant de plus en plus les autres.

Concernant la partie industrielle :

Tableau 4 : parallèle des évolutions industrielles entre le XVIe et le XIXe et l’époque récente (XXe et XXIe)

Au temps de la réforme De nos jours Commentaire
Contrairement au luthéranisme, le calvinisme, pour mener une vie pieuse, ajoute une dimension rationnelle à sa pratique.

Par exemple l’ascétisme (mode de vie austère) de Calvin était justifié à la fois pour des raisons morales mais aussi pour des raisons rationnelles (économiser pour réinvestir plus…). Tandis que l’ascétisme de Luther était exclusivement moral [13].

De même, dans les communautés puritaines fortement influencées par Calvin (Benjamin Franklin notamment) il était établi des tableaux de péchés, progrès et tentations dans le but de s’améliorer en tant que Chrétien.

Dans la sphère du Bitcoin le rapport au Bitcoin peut être géré de manière très rationnelle par certains (Pierre Noizat, Sébastien Gouspillou, Yorick De Mombynes, Richard Détente…), tandis que d’autres se concentrent sur des idées plus fondamentales de protection de vie privée (Cypherpunk…). Notre néo-Calvin pourrait être Nassim Nicolas Taleb lequel prône une rationalisation de la vie.

Concernant les tableaux à visée améliorative cela ressemble à des pratiques modernes (notamment en marketing et entreprenariat…), il y a même des déclinaisons de ce système dans le numérique (commentaires Blablacar ou Airbnb).

Si la nomenclature de « Bitcoiner rationaliste » (les calvinistes du Bitcoin) reste floue, dans la sphère des vidéastes Français (ou autres), il se dégage nettement des figures qui ne se satisfont plus de grands principes de défense de libertés individuelles, mais pense aussi à l’écologie (la « batterie économique » de Gouspillou), d’équilibrer les rapports services publics/monnaies (De Mombynes) ou de réfléchir sur les lien entre thermodynamique et économie (Pierre Noizat, Jean-Marc Jancovici ou François Roddier). En matière d’influence internationale Nassim Nicolas Taleb est le plus proche d’un néo-Calvin.

D’ailleurs son concept d’anti-fragilité est proche du besoin de « chocs » préconisé par Hayek comme Calvin avait mis à jour la prédestination de Saint-Augustin (Augustin d’Hippone).

Selon Max Weber la prédestination de Calvin (reprise notamment par les puritains) a préparée dès le XVIIe l’avènement du taylorisme, la conséquence de la spécialisation des tâches ayant été considérée comme théologiquement positif (plus de rendement = plus de gloire de Dieu ou d’altruisme…). Se mettre à jour (à l’état de l’art) au niveau professionnel pourrait être encouragé par le numérique, étant donné que les informations circulent plus vite. C’est une grande problématique qui paraît complexe de nos jours, cela a été soulevée par Harari dans 21 leçons pour le XXIe siècle.

Cela concerne aussi Bitcoin car même s’il n’est pas obligatoire de suivre le protocole (Segwit, Taproot…) ainsi que l’écosystème (le réseau Lightning, BTCPay Server…) les Bitcoiners sont aussi encouragés à se mettre à jour.

Si la spécialisation des tâches nous paraît aller de soi, ça n’a pas toujours été le cas. En réalité dans l’histoire de l’humanité c’est plutôt l’exception, sauf dans des conditions très spécifiques (esclavage).

De même qu’entre le XVIIe et aujourd’hui l’impensable est devenu possible par la théologie, la pratique liée au numérique rendra peut-être possible le fait de se mettre à jour professionnellement toute sa vie. De même que le taylorisme à crée des troubles (les temps modernes de Charlie Chaplin), la mise à jour professionnelle en continu peut produire des troubles (de la personnalité notamment).

Si les revendications de la réforme de Luther étaient au départ simples du point de vue politique, les conséquences, elles, sont allées bien au-delà (guerres de religion, Provinces-Unies, traité de Westphalie…). Une manière plus juste de voir les choses est de considérer que Luther n’a été que le déclencheur de changements plus profonds. De nos jours, Bitcoin ne serait-il que le déclencheur de changements plus profonds ?

Enfin pour la partie idéologique :

Tableau 5 : parallèle des évolutions idéologiques entre le XVIe et le XIXe et l’époque récente (XXe et XXIe)

Au temps de la réforme De nos jours Commentaire
Certaines transformations au cours de la réforme protestante s’éloignent radicalement des bases de Luther (lire la Bible, rapport à dieu individuel…).
Benjamin Franklin est protestant issu du puritanisme (teinté de calvinisme) et ses écrits sur l’épargne (mélangé avec des écrits de morale) sont très loin des thèses de Luther.
De même avec le devoir d’être égoïste selon Adam Smith [13, 14 et 15].
Entre les pionniers cypherpunk, la nébuleuse libertarienne, les purs spéculateurs (assumés) et les épargnants inquiets, les motivations que suscite Bitcoin sont vastes [16]

La sphère Bitcoin est déjà en pleine mutation, dont certains courants fort éloignés de l’esprit originel, il paraît même qu’il est possible de déposer des bitcoins dans les banques en Allemagne, c’est dire [17]

La « trahison de l’esprit originel » ce n’est pas nouveau, nous pourrions d’ailleurs aussi en parler pour le catholicisme, le communisme et même le capitalisme contemporain nourri à la planche à billets.

Avec Bitcoin tout va plus vite, les mutations sont plus rapides et pourraient le mettre en face d’éventuelles contradictions plus tôt. Sur ce point la vitesse de développement de Bitcoin n’est pas forcément un avantage.

Dans « Le voyage du pèlerin » (The Pilgrim’s Progress from This World, to That Which Is to Come) de John Bunyan, œuvre majeure de la littérature protestante publié en 1678 en Angleterre, le héros, habillé en chevalier, est dépeint de façon méliorative dans certains passages (vallée de l’humiliation, vanity fair…). A contrario la satire « Don Quichotte » publiée entre 1605 et 1615 en Espagne donne une image péjorative et ridicule de la figure du chevalier comme une relique du passé peu en phase avec son temps.
Si dans le monde catholique (en Espagne en l’occurrence) la figure du chevalier est tournée en dérision au début du XXVIIe, a contrario dans le monde protestant, jusqu’à la fin du XXVIIe, cette figure du chevalier est encore vue de manière très positive.
Dans le monde néo-protestant du Bitcoin, l’entrepreneur est encore considéré de manière positive, alors que chez les néo-catholiques de banque centrale la planche à billets a quelque peu souillé ses armoiries… Au XXVIe, dans le monde protestant, les perspectives d’avenir d’un « chevalier » (au sens du livre de Bunyan) sont florissantes alors que chez les catholiques on se demande à quoi ils servent.

Il en va de même en économie, d’un côté un entrepreneuriat de disruption (Ledger, ACINQ…), d’un autre le bullshit entrepreneuriat, les « litières connectées » du monde fiat dont nous pouvons questionner l’utilité.

PS : En France on a Capitaine Fracasse (un noble devenu comédien ambulant…) mais cette fois les raisons sont plus économiques et sociales que religieuses… Je vous laisse en déduire qui sont les « néo-Fracasses »…

Il y a peu, les Bitcoiners étaient encore vus par certains commentateurs économiques comme une secte de fanatiques, or (comme depuis le début de l’humanité) ils ne sont qu’un nouveau groupe d’humains lesquels divergent en matière d’opinions et de pratiques. 

Lorsqu’un groupe social exerçant une activité en développement (les entrepreneurs du XVIIe siècle ou les Bitcoiners de nos jours) rencontre une éthique modelant la vie et fournissant des motivations profondes, il reçoit une extraordinaire impulsion lorsque cette éthique mène à un style de vie donnant à l’activité économique son maximum de sens et d’efficacité : alors le groupe en question tend à devenir une classe sociale… Mais que donneront les Bitcoiners maximalistes ?

In the absence of the gold standard, there is no way to protect savings from confiscation through inflation. There is no safe store of value. If there were, the government would have to make its holding illegal, as was done in the case of gold …. The financial policy of the welfare state requires that there be no way for the owners of wealth to protect themselves. This is the shabby secret of the welfare statists’ tirades against gold. Deficit spending is simply a scheme for the ‘hidden’ confiscation of wealth. Gold stands in the way of this insidious process. It stands as a protector of property rights. – Alan Greenspan, Gold and Economic Freedom [18].

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Notes et références :

[1] Traduction française du rapport d’Adamant Research, de Tuur Demeester

[2] https://bitnodes.io/ (consulté de septembre 2021 à janvier 2022)

[3] Voilà ici et les cartes des distributions spatiales des noeuds Monero, Tor, routeurs Helium et imprimante 3D Prusa. Ce type de distribution spatiale ne vous rappelle rien ? C’est ce bon vieux espace Rhénan !

[4] Wikipédia : https://en.wikipedia.org/wiki/Protestantism

[5] Emmanuel Todd « L’origine des systèmes familliaux »

[6] Cryptomonnaie à inflation constante (1%) proposant des transactions non-traçables (ou très difficilement traçables). Répartition des nœuds Monero : https://monero.fail/map

[7] Les unitariens 1 : https://www.reforme.net/religion/protestantisme/2020/01/30/reforme-radicale-qui-sont-les-unitariens/

[8] Les unitariens 2 : https://fr.wikipedia.org/wiki/Unitarisme_(th%C3%A9ologie)

[9] L’Église hussite : https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89glise_hussite

[10] La propagande protestante :
– Taylor, Philip M. (2002). « Munitions of the Mind: a History of Propaganda from the Ancient World to the Present Day ». New York: Manchester University Press.

Bainton, Roland H. (1952). The Reformation of the Sixteenth Century. Boston, MA: Beacon Press.
https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-01408177/document

[11] A propos du terme « protestant » : https://www.reforme.net/religion/protestantisme/2019/04/26/dou-vient-le-nom-protestants/

[12] A propos de la cotation de Facebook :
https://www.lemonde.fr/technologies/article/2012/05/24/entree-en-bourse-de-facebook-les-raisons-d-un-fiasco_1706425_651865.html
https://lexpansion.lexpress.fr/high-tech/cinq-choses-a-retenir-sur-l-entree-en-bourse-de-facebook_1366171.html

[13] Max Weber « L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme »

[14] Benjamin Franklin : https://founders.archives.gov/documents/Franklin/01-03-02-0130

[15] Adam Smith « Wealth of a Nation »

[16] Les divisions idéologiques de la Révolution Bitcoin, Lionel Jeannerat

[17] Le Bundesrat autorise les banques à vendre et conserver des bitcoins

[18] Traduction : « En l’absence de l’étalon-or, il n’y a aucun moyen de protéger l’épargne de la spoliation par l’inflation. Il n’y a pas de réserve de valeur sûre. S’il y en avait, le gouvernement devrait rendre sa détention illégale, comme cela a été fait avec l’or… La politique financière de l’État-providence exige qu’il n’y ait aucun moyen pour les propriétaires de la richesse de se protéger. C’est le misérable secret des discours des Etats-providence contre l’or. Les dépenses déficitaires ne sont qu’un stratagème pour dissimuler la confiscation de la richesse. L’or fait obstacle à ce processus insidieux. Il se présente comme un protecteur des droits de propriété. » – Alan Greenspan, Or et liberté économique.


A propos de l’auteur

Thomas Mang, ancien doctorant au CEA de Grenoble, est ingénieur en Photonique depuis 2017. Passionné par les technologies du numérique (l’impression 3D, Bitcoin), il s’y intéresse non pas à travers le prisme des « sciences dures » mais par les sciences humaines : l’histoire ou l’anthropologie.



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