Montreuil, la culture en étendard


Un savoureux mélange des cultures entre marché aux puces, ateliers d’artistes, brasseries locales et troquets populaires. Voilà ce qui fait la singularité et l’attractivité – depuis une vingtaine d’années – de cette ville de presque 110 000 habitants, située à seulement quelques arrêts de métro de Paris. Ses anciens hangars industriels et sa couleur politique, historiquement communiste, lui allouent un aspect pirate, porté par une multitude d’initiatives citoyennes. Mais la hausse des loyers de 13 % en 2018 et la croissance constante de sa population crée aujourd’hui des tensions entre les habitants et les promoteurs immobiliers, qui voient en ce territoire une terre propice à l’investissement. Des squats du quartier Croix de Chavaux aux murs à pêches – trésors de jardins cachés –, les citoyens se battent pour garder l’authenticité de leur ville, véritable zone à défendre, à coup de pétitions et d’événements participatifs.

Abritant le plus fort taux d’intermittents du spectacle en France, Montreuil est une ville au passé artistique, ayant vu s’installer en 1904 les studios de cinéma de Charles Pathé (le Studio Albatros, maintenant investi pas la Fabrique des arts et du spectacle). Mais elle manque fortement de lieux de diffusion. Ce qui pousse aux initiatives privées, souvent à mi-chemin entre art, musique et lieux de vie. Les cafés proposent presque tous des scènes ouvertes et on ne compte plus le nombre de concerts par week-end. Institution locale, le Café la Pêche dispose de studios de répétition tandis que des jams sessions ont lieu au Cri du Singe, espace de création et de diffusion alternatif. L’offre inonde le paysage festif montreuillois, parsemé de salles clandestines ou dissimulées. Réinvestir l’espace public : voilà le pari du festival Dynamicale Estivale – annulé cette année – qui s’installe au parc des Guilands depuis 2016 pour deux jours de rencontres et de concerts gratuits en présence d’associations, d’artistes et de commerçants locaux.

Les citoyens se battent pour garder l’authenticité de leur ville, véritable zone à défendre, à coup de pétitions et d’événements participatifs.

La liste des initiatives alternatives de ce genre est longue à Montreuil. Jean-Fabien Leclanche, photographe et journaliste, a capturé et décrit les ambiances de cette ville aux mille visages pour nourrir son second livre, les Chroniques de Montreuil, sorti en novembre 2019 aux Éditions de Juillet. Des pages qui nous plongent autant dans les nuits moites des concerts punks qu’au cœur du marché foutraque du dimanche… tout en décriant le manque de soutien et de stratégie culturelle des politiques. Jean-Fabien, c’est un personnage comme la ville en fait tant, à l’image de Johnny Montreuil, musicien vivant dans une caravane à deux pas des murs à pêches, suivi par une joyeuse bande de « narvalos », comme ils aiment à s’appeler. Cette facette de la ville est admirablement retranscrite dans Demain c’est déjà loin, documentaire réalisé par Bertrand Vacarisas et produit par Sourdoreille, diffusé gratuitement sur Youtube depuis janvier 2020.

Si la ville regorge de vaisseaux pirates, les murs à pêches en sont la figure de proue. Jardins de cultures du haut Montreuil datant du XVIIe siècle, ils rassemblent aujourd’hui plus de 15 000 personnes pour un festival annuel et sont animés par quinze associations qui œuvrent à la vie quotidienne des espaces. Habitants et passionnés gèrent les activités des trente-cinq hectares de jardins potagers : ateliers pédagogiques, chantiers d’insertion, visites guidées… C’est un travail au long cours de préserver ces parcelles, dont la ville veut privatiser une partie. L’Association des murs à pêches, créée en 1994 pour sauvegarder l’un des plus bels endroits d’Île-de-France, défend plus que jamais ce lieu culturel de transition écologique.

Jean-Fabien Leclanche, Murs à pêches. Extrait du livre de Jean-Fabien Leclanche « Les Chroniques de Montreuil »

Jean-Fabien Leclanche, Murs à pêches. Extrait du livre de Jean-Fabien Leclanche « Les Chroniques de Montreuil », 2019

i

photographie • © Jean-Fabien Leclanche

Autre figure militante de la ville, Nicolas Norrito, co-fondateur avec Charlotte Dugrand des éditions Libertalia, insiste sur les valeurs solidaires qui habitent des endroits comme la Comedia ou la Parole errante, véritables laboratoires culturels autogérés de la ville. Concerts, projections, conférences-débats, cantines solidaires… La Parole errante, installée dans un bâtiment qui appartient au département, tient également la librairie Michèle Firk. Longtemps présentes là-bas, les éditions Libertalia ont depuis développé leurs activités et se sont délocalisées en 2018 à cinq minutes à pied. Ses créateurs participent autrement à la vie quotidienne engagée de Montreuil : en plus de la sortie de vingt-deux livres par an – de tendance anarchiste et libertaire, la maison d’édition propose des rencontres hebdomadaires avec des auteurs, des lectures, des signatures. « L’important, c’est l’interaction avec les habitants et l’amplitude des horaires d’ouverture… mais tenir la librairie en plus de la maison d’édition, ça devient un véritable tourbillon », nous confie Nicolas. Malgré tout, l’espoir d’investir un espace plus grand, avec un bar et des concerts, miroite.

Jean-Fabien Leclanche, Extrait du livre de Jean-Fabien Leclanche « Les Chroniques de Montreuil »

Jean-Fabien Leclanche, Extrait du livre de Jean-Fabien Leclanche « Les Chroniques de Montreuil », 2019

i

photographie • © Jean-Fabien Leclanche

En parallèle de tous ces projets collectifs et militants se sont établis des lieux plus institutionnels. Le Méliès, plus grand cinéma public Art et Essai d’Europe, s’est installé sur la place de la mairie en 2015, à deux pas du Nouveau Théâtre de Montreuil. Dirigé par Mathieu Bauer, ce dernier mêle les pratiques contemporaines telles que la danse, le cirque, la musique… Ce qui n’a pas empêché Jeremy Verrier, avec deux acolytes architectes, d’ouvrir la Marbrerie en 2016 : un lieu de diffusion musicale dont la programmation est axée sur les musiques urbaines, contemporaines et électroniques. « On a eu beaucoup de chance avec le timing : le quartier a beaucoup changé et tout s’est ouvert en même temps, les cinémas, les théâtres, des cafés…. La mairie de Montreuil qui était il y a quinze ans un néant de buildings est devenu un espace culturel. »

« La mairie de Montreuil qui était il y a quinze ans un néant de buildings est devenu un espace culturel. »

Mathieu Bauer

Pour Jeremy Verrier, reste la difficulté d’arriver dans une ville avec une identité forte, un parler local et un attachement à son territoire, et de faire se rencontrer les différentes populations : « Il y a un vivre-ensemble très présent et énormément de communautés, donc politiquement il y a un enjeu compliqué et des tensions. Les Montreuillois qui sont là depuis des générations voient leur ville influencée par des nouveaux arrivants aux moyens financiers plus élevés.  » De concerts en festivals, la réputation de la Marbrerie s’est forgée, valorisant les nuits montreuilloises aux côtés d’institutions plus installées comme Le Chinois ou Les Instants chavirés, laboratoire de musiques improvisées où se mêlent productions artistiques et expérimentations visuelles.

Avec autant de propositions, la ville n’arrive t-elle pas à saturation ? Comme le rapporte Jeremy Verrier, « de manière générale toute la ville est en train de changer, du fait de la pression immobilière qu’il y a sur Paris qui se reporte sur la petite couronne ». Mais n’est-ce pas aussi cette pression immobilière décriée qui a permis à Montreuil de faire naître les projets et de construire cette forte identité culturelle ? À l’heure du débat sur la gentrification du Grand Paris, Montreuil reste fidèle à elle-même : artistique et résolument militante.

Présentation du projet de sauvegarde des « Murs à Pêches »

Les Chroniques de Montreuil

Par Jean-Fabien Leclanche

Ed. de Juillet • 144p • 35€



Source link

Soyez le premier à commenter

Poster un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*


5 + 4 =