Méthanisation, énergie, conflits locaux – Le projet de plus gros méthaniseur de France, illustratif des conflits sociétaux


Les projets agricoles de grande ampleur sont aujourd’hui de plus en plus difficiles à faire accepter d’un point de vue sociétal. A Corcoué-sur-Logne, en Loire-Atlantique, le projet de plus gros méthaniseur de France –voire d’Europe- cristallise les tensions, entre éleveurs qui se regroupent pour se diversifier dans un contexte économique difficile, et riverains qui s’opposent à un projet dont ils jugent l’échelle trop industrielle et inadaptée au territoire. Léa Sévère, étudiante en géopolitique et lauréate du prix Déméter, détaille dans son mémoire les mécanismes à l’œuvre au sein de ce conflit sociétal.

Si le projet de méthaniseur de Corcoué-sur-Logne, en Loire-Atlantique, se distingue par sa taille, avec un regroupement de 210 éleveurs et une valorisation prévue à hauteur de 680 000 tonnes d’intrants, ce schéma d’opposition se retrouve régulièrement lorsqu’un projet agricole de grande ampleur veut s’implanter sur le territoire, constate Léa Sévère, étudiante en géopolitique, qui démontre dans son mémoire de Master 1 comment, à travers le projet de méthaniseur de Corcoué, le secteur de l’énergie s’avère révélateur de conflits sociétaux et environnementaux. Un travail récompensé par le prix Déméter 2023.

Pour les éleveurs, une diversification économique nécessaire

Dans cette zone située à 30 km de Nantes, une zone de bocage, le modèle d’élevage est faiblement concentré, les revenus sont peu élevés, entrainant un renouvellement difficile des actifs, explique Léa Sévère. Pour les éleveurs, les solutions de maintien passent par la diversification et le complément de revenu, d’où l’intérêt pour la méthanisation, « porte d’entrée à une résilience de la filière élevage », souligne-t-elle.

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Le projet de Corcoué, porté par la coopérative agricole laitière Herbauges, se distingue par son dimensionnement exceptionnel. La production de biogaz serait 15 fois plus élevée que celle d’un méthaniseur moyen en France, correspondant à la consommation de 21 000 foyers. Un projet de production d’énergie, renouvelable, française, mais qui par sa taille génère de fortes tensions au niveau local.

Pour les riverains, un modèle économique jugé « industriel »

Sur le terrain, l’opposition s’explique par différents facteurs. On peut citer, d’une part, la spécificité du territoire, qui a « dans son identité, un passé contestataire », comme l’a montré encore récemment l’opposition au projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes, mentionne Léa Sévère, et cette identité contestataire ne faiblit pas aujourd’hui, dans une zone qui reste un territoire de sous-traitance des grosses industries.

L’opposition n’a pas la sensation d’un projet collectif

Or, « ce qui a vraiment cristallisé les tensions au niveau local, c’est l’ampleur du projet », puisque le méthaniseur serait alimenté par plus de 200 agriculteurs, répartis sur trois départements dans un rayon de 45 km (zone de la collecte laitière), pour des raisons de rentabilité économique : les acteurs concernés expliquent qu’à plus petite échelle, l’endettement serait trop important pour des exploitations déjà fragilisées économiquement, d’où l’intérêt de cette mutualisation. Pour autant, « l’opposition n’a pas la sensation d’un projet collectif », constate Léa Sévère. Pour la population locale, l’emprise territoriale apparait trop importante pour un projet dit « local », et laisse à penser qu’il s’agit d’un « modèle agricole industriel avec des gros rendements », poursuit-elle. Avec une question qui reste en suspens, pour les opposants : à partir de quel moment on utilise la biomasse, et à quel moment on se met à la produire spécifiquement pour alimenter les besoins du méthaniseur ?

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D’autres problèmes sont également mis en avant, comme le flux de circulation de camions qu’engendrerait l’alimentation du méthaniseur, une circulation surdimensionnée par rapport à la taille des routes. D’une façon générale, la méthanisation est « un procédé ancien, mais aussi très technique, qui peut inquiéter », ajoute Léa Sévère.

Une contestation fréquente face aux projets collectifs d’agriculteurs

Si certains points sont spécifiques au projet de Corcoué, l’actualité récente montre que les oppositions aux projets agricoles de grande ampleur (exploitation de trop grande taille, projets collectifs de méthanisation, mais également retenues d’eau…) se multiplient. Doit-on considérer qu’elles seront, à l’avenir, inévitables ? « Ce que j’ai ressenti sur le terrain, que ce soit pour la méthanisation ou les projets de grosses fermes, c’est qu’il va y avoir tendance à un rejet systémique de ce modèle », explique Léa Sévère, alors que les attentes citoyennes restent alimentées par une volonté de retour à la nature et la vision d’une agriculture très locale.

Par ailleurs, « le cadre réglementaire de la méthanisation évolue beaucoup, et maintenant, les acteurs institutionnels estiment que la filière est arrivée à maturité et que l’on peut la laisser se développer toute seule, sans aide, donc fatalement on va voir l’arrivée d’acteurs autres que les acteurs locaux », explique Léa Sévère. A Corcoué, la coopérative d’Herbauges s’est en effet associée à Nature Energy, une entreprise danoise, qui travaille depuis plus de 30 ans sur la méthanisation agricole. C’est l’exemple même de ce type d’acteurs qui pose problème auprès de la population locale, « des acteurs qui s’approprient le territoire pour des intérêts économiques plus qu’écologiques ou sociologiques », ajoute-t-elle.

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La concertation, clé du conflit ?

Ainsi, malgré le soutien de l’opinion publique à la production d’énergie renouvelable et ce, d’autant plus que la guerre en Ukraine a mis en lumière différentes dépendances à l’énergie, au niveau local, les projets d’envergure ont du mal à émerger. « Ce qui fait débat aujourd’hui, ce n’est pas le procédé, c’est vraiment l’industrialisation de la filière », explique Léa Sévère, qui insiste sur l’importance de la transparence et de la concertation.

Dans le cas de Courcoué, les réunions d’information n’ont pas permis aux habitants de se sentir impliqués, concertés dans le projet de territoire, entrainant une réelle rupture dans le dialogue. La Commission nationale du débat public a ensuite été saisie. Une situation qui traduit peut-être l’incapacité du cadre réglementaire actuel à intégrer toutes les attentes sociétales dans le cas de projets d’infrastructures aussi importants.





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