Le programme et les propositions en matière de culture de Jean-Luc Mélenchon pour l’élection présidentielle 2022


Quel bilan faites-vous de la mandature d’Emmanuel Macron en matière culturelle ?

« Nous faisons un quadruple constat sur ce bilan :

1/ Le recul de l’État, des politiques culturelles, a été accéléré de façon délibérée. Le ministère, les DRAC, les établissements sont paupérisés et fragilisés par 20 ans d’austérité. Leurs outils juridiques sont remis en cause. Ils ne peuvent plus accomplir leurs missions. Le monde culturel subit en écho ce recul des politiques publiques et souffre d’une absence d’orientation politique émancipatrice au ministère de la Culture.
2/ En parallèle, Emmanuel Macron et son gouvernement laissent le champ aux mastodontes du cinéma, de la télé, de l’édition et favorisent leur position dominante en finançant le mécénat avec nos impôts via les niches fiscales. C’est vrai des GAFA ou de Netflix, c’est vrai de LVMH et Pinault, c’est vrai de Bolloré… Ils peuvent décider ce que l’on voit, lit, regarde, découvre.
3/ Ces cinq dernières années et surtout avec la pandémie, le gouvernement laisse régner une véritable « culture par algorithme », sur les plateformes étasuniennes comme avec le Pass Culture. Nous pensons que cela nous enferme dans des contenus uniformes et échoue dans la démarche de démocratisation culturelle.
4/ La précarité des travailleurs des arts et de la culture s’est approfondie avec ces phénomènes et durant la pandémie, et reste sans solution durable. L’intermittence reste menacée. Le rapport Racine pointant précisément le manque de reconnaissance professionnelle des artistes-auteurs a été enterré quelques semaines après son rendu par la ministre de la Culture.

« La démocratisation culturelle est un progrès humain sans précédent, sabotée par plus de quinze ans d’austérité, d’absence de volonté politique et de compromission avec les plus riches. »

Ce constat ne peut aller qu’en s’empirant à en croire les dires de la ministre de la Culture qui déclarait en juin dernier que la démocratisation culturelle était un échec et qu’il fallait désormais la remplacer par « la demande », à savoir un tapis rouge pour le consumérisme et la concentration des industries culturelles. Nous contestons fermement ce constat d’échec : la démocratisation culturelle est un progrès humain sans précédent, sabotée par plus de quinze ans d’austérité, d’absence de volonté politique et de compromission avec les plus riches qui veulent s’approprier les arts et la culture et n’en tolèrent leur partage que s’ils leur rapportent des bénéfices ou influent dans leur sens sur les manières de représenter le monde et de penser. Malgré ces obstacles et ce manque d’ambition pour l’émancipation, la démocratisation culturelle continue d’être portée au jour le jour par de nombreux travailleurs de l’art et de la culture et bénévoles associatifs qui doivent désormais avoir enfin les moyens d’accomplir au mieux leurs missions dans une période d’évolution inédite des pratiques culturelles, accélérées par la crise sanitaire. »

Portrait de Jean-Luc Mélenchon

Portrait de Jean-Luc Mélenchon

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© Joël Saget et Éric Feferberg / AFP.

Quelles sont les principales mesures de votre programme concernant la culture ?

« Je veux ré-instituer un service public de la culture, présent partout dans le pays et doté des moyens nécessaires pour accomplir ses missions. Pour ce faire, je porterai le budget public de la culture à 1% du PIB, ce qui représente une augmentation d’un tiers du budget du ministère de la Culture, ainsi qu’une augmentation des moyens des missions culture dans les autres ministères et les collectivités locales, ainsi qu’une redotation de l’audiovisuel public et des centres nationaux du livre, du cinéma, de la musique et des arts plastiques. Ce sera le retour d’un État qui permet et qui accompagne, garant de la diversité artistique, de la familiarité de toutes et tous avec les arts ainsi que de la possibilité pour tous les citoyens d’exprimer un rapport sensible et critique au monde. L’ensemble de ces aspects sont pour moi des composantes essentielles de la constitution des citoyens, et donc de la démocratie et de la 6e République que nous ferons advenir.

L’éducation artistique et culturelle sera la première priorité, car elle permet de lutter contre les inégalités face à la culture. Je lancerai un plan de formation et de recrutement dans les métiers de la médiation et de l’accompagnement culturel, qui générera des emplois aidés dans les structures culturelles mais également dans les écoles, les entreprises, les hôpitaux, EHPAD ou encore dans les lieux de privation de liberté. Je lui donnerai les moyens de se développer dans ses trois piliers fondamentaux : enseignements de l’art et développement d’un regard critique, contacts avec les œuvres et les artistes et pratiques artistiques. Le budget du Pass Culture sera ainsi réinvesti dans l’éducation artistique et culturelle à l’école, ce qui permettra notamment que toutes les activités et sorties culturelles soient gratuites pour tous les élèves. Les enseignements artistiques seront également développés, et ce dans toutes les filières. Je serai le président de la pratique artistique, et nous mettrons en effet tout en œuvre pour garantir que l’ensemble des citoyens puisse être praticiens d’un ou plusieurs arts.

« Des concertations seront lancées avec ces représentants pour élaborer un régime social adapté et juste pour les artistes-auteurs. »

Il faut reconnaître également une bonne fois pour toutes le travail de l’art, ce pourquoi dès mon arrivée au pouvoir, je lancerai l’organisation, avec les syndicats d’artistes-auteurs, pour convoquer des élections professionnelles pour les artistes-auteurs dès que possible. Le dispositif électoral devra permettre une participation significative afin que ces élections soient bel et bien représentatives, en s’adaptant à la situation de ces professions, principalement exercées en indépendant. Une fois élu, des concertations seront lancées avec ces représentants pour élaborer un régime social adapté et juste pour les artistes-auteurs. Durant ces concertations seront donc étudiées toutes les possibilités de financement, dont celle d’un prélèvement progressif des droits qui suivent le décès d’un auteur sur une période des 15 à 70 ans après ledit décès, ainsi que celle d’une taxe sur le chiffre d’affaires des recopyright à gros bénéfices d’œuvres tombées dans le domaine public. D’autres pistes sont envisageables, notamment posées par la Ligue des auteurs, le SNAP CGT et le collectif La Buse. Le SNAP propose par exemple une augmentation de quelques % et une systématisation des cotisations patronales chez les auteurs pour le financer. Pour l’ouverture de ces droits au chômage, se baser sur une quantité de revenus à percevoir sur une durée donnée comme le proposent les organisations citées plus haut nous semble également être une piste à étudier. Ce nouveau régime, comme celui des intermittents du spectacle, serait rattaché au pot commun de l’UNEDIC.

Je veillerai également à ce que l’ensemble des travailleurs discontinus puissent bénéficier des droits sociaux qui leur reviennent : congés maladie, congés maternité et paternité, formation, retraite. Cette couverture sociale du travail discontinu pourra concerner l’ensemble des professions culturelles et événementielles discontinues comme les installateurs d’œuvre d’art, les guides-conférenciers ou les extra de l’hôtellerie restauration, en s’adaptant aux spécificités de ces professions.

Cette nouvelle étape de démocratisation culturelle sera aussi celle de la reprise des grands travaux pour abroger les inégalités territoriales en matière de structures de création, de diffusion, de mémoire et de pratique artistiques et culturelles, notamment dans les quartiers populaires, les zones rurales et les départements ultramarins. Elle s’articulera à la fois sur des constructions ou réhabilitations là où c’est nécessaire, ainsi que sur une meilleure et plus durable dotation des structures existantes afin de proposer un service public des arts et de la culture de proximité et du quotidien. Il s’agit de s’appuyer sur le maillage public (médiathèques, lieux conventionnés, …) mais également sur des lieux privés de proximité comme les cinémas et librairies indépendants. Je veillerai à leur développement et mettrai en place un plan de culture à loyers modérés pour permettre à ces structures essentielles de perdurer et de se projeter sur le long terme. Les associations artistiques et culturelles seront également mises au cœur de cette action publique, en ayant les moyens de mener au mieux leurs missions à partir de conventionnements sur plusieurs années.

« Concevoir une politique culturelle basée sur des principes d’actions écologiques : s’inscrire dans le temps long et dans la proximité. »

Cela prend place dans l’écologie politique que je souhaite instituer dans les arts et la culture. Il s’agit, d’une part, d’appuyer la bifurcation technique dans ces secteurs, voire d’en rendre impératives certaines pratiques. De l’autre, c’est aussi concevoir une politique culturelle basée sur des principes d’actions écologiques : s’inscrire dans le temps long et dans la proximité. Ce pourquoi il faut sortir des logiques d’appels à projets et de production effrénée pour y favoriser ici aussi des conventionnements sur le temps long, des plans d’implantation et d’itinérances des équipes artistiques sur des lieux de vie précis, à échelle humaine et sur l’ensemble du territoire national. La multiplication des récits et des imaginaires ainsi que des possibilités d’exprimer un rapport sensible et critique au monde que permettra cette nouvelle étape de démocratisation culturelle sera ainsi une des composantes essentielles de la bifurcation écologique et de société que nous proposons.

Je ferai également primer la déconcentration, la diversité et le protectionnisme solidaire dans les industries culturelles et les médias. Ce pourquoi, dès que j’arriverai au pouvoir, je promulguerai une grande loi de déconcentration dans ces domaines. Elle aura pour but à la fois d’empêcher une poignée de milliardaires de s’approprier l’ensemble des composantes de ces domaines, tout comme de posséder toute la chaîne de production d’un domaine en particulier. La diversité sera également un des axes principaux de notre politique dans les industries culturelles, passant notamment par une remise à plat des systèmes de financement des centres nationaux du cinéma, de la musique et du livre.

« Cela ira de pair avec le soutien à la pratique amateure et présentielle du jeu vidéo, tout comme une meilleure reconnaissance de l’e-sport et le développement de son aspect patrimonial. »

Le protectionnisme solidaire, qui fut notamment à l’origine de la création du CNC, reviendra également sur le devant de la scène dans ses logiques redistributives vertueuses pour l’ensemble des acteurs de ces industries. Il sera notamment étendu au Jeu vidéo, qui sera reconnu en tant qu’art et s’émancipera du CNC (dont les premières étapes d’institutionnalisation ont été précieuses) au sein d’un Centre national du Jeu vidéo aux missions similaires à celle du CNC, qui aura pour but d’encourager la création artistique et indépendante française dans le jeu vidéo. Cela ira de pair avec le soutien à la pratique amateure et présentielle du jeu vidéo, tout comme une meilleure reconnaissance de l’e-sport ainsi que le développement de l’aspect patrimonial que contient le jeu vidéo en partenariat avec la BNF, dont la France a été l’une des pionnières.

Enfin, je ne laisserai plus les plateformes étasuniennes et GAFA faire la pluie et le beau temps dans les industries qu’elle touche, et les saccager au passage. Je souhaite les encadrer dans la diversité de leurs contenus comme la loi Toubon avait su le faire pour la langue française : ils devront faire la transparence sur leurs algorithmes et mettre en avant des films, séries, jeux vidéo variés. En parallèle, je renforcerai le service public audiovisuel dans son rôle pour assurer une création diverse et de qualité. Je veux enfin ouvrir une médiathèque gratuite publique numérique qui permettra l’accès aux œuvres tombées dans le domaine public ainsi qu’à des programmations temporaires d’œuvres sur la base de Gallica. »

À titre personnel, quels sont vos goûts artistiques ? Qu’est-ce qui vous fait vibrer dans le domaine artistique et culturel (littérature, musique, cinéma, spectacle vivant, arts plastiques …) ?

« Je peux passer d’un essai d’anthropologie à une nouvelle de Philip K. Dick, de García Márquez à un polar situé au Botswana. »

« Ma pratique la plus régulière, constante et nourrie, est bien sûr celle de la littérature. Je la pratique sans préjugé ni cérémonie. Je me préoccupe très peu des hiérarchies préétablies, des fausses divisions entre littérature dite « classique » et les genres populaires. Je prends, au hasard de mes déplacements, les livres qui me tombent sous la main. Je suis capable d’acheter un roman jusque parce que je trouve la couverture jolie. C’est comme ça que j’ai commencé à lire de la science-fiction par exemple. Chaque nouveau livre inconnu peut être une porte sur un univers sans fin. De cette façon, j’ai accumulé au fil des années une collection de plusieurs milliers de livres, qui remplissent mon appartement. Ainsi, je peux passer d’un essai d’anthropologie à une nouvelle de Philip K. Dick, de García Márquez à un polar situé au Botswana, de la géniale série d’Alexander McCall Smith, « Les enquêtes de Madame Ramotswe ». J’ai quand même une règle : si un livre m’ennuie, je le pose, et passe à un autre. C’est aussi mon conseil : ce que vous êtes en train de lire ne doit pas vous ennuyer, ou alors vous n’en retiendrez rien. J’écoute aussi beaucoup de musique, des artistes de ma génération : Georges Brassens, Jean Ferrat, Joan Baez. Mais là aussi je suis très divers : j’écoute aussi bien et religieusement la Callas dans un opéra de Verdi que Stromae. »

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