« Le Cerisier » de Berthe Morisot : cueillette à cœur ouvert


On entendrait presque les oiseaux chanter dans ce verger irradié de soleil où deux jolies têtes blondes récoltent des cerises sous le ciel bleu ! Berthe Morisot entreprend cette charmante toile d’1,50 mètre de haut, allongée comme un grand ex-voto, dans le jardin de sa maison de Mézy dans les Yvelines. Elle l’achèvera deux ans plus tard à Paris.  Il s’agit là de son œuvre la plus imposante, et l’une de ses ultimes déclarations d’amour à sa fille unique, qui en est le personnage central… D’où ce sentiment de tendresse profonde qui émane de chacune de ses touches !

Perchée sur une échelle, Julie (1878–1966) est absorbée par la cueillette. Sérieuse et angélique, l’adolescente de 13 ans rayonne au sommet de la toile : le feuillage semble l’entourer d’une auréole sacrée, tandis que sa cousine Jeanne Gobillard (future épouse du poète Paul Valéry), de dos et coiffée d’un chapeau de paille, dirige l’attention vers elle en lui tendant un panier d’osier depuis le premier plan. Quant à sa robe blanche, elle est si gorgée de soleil qu’elle semble illuminer toute la toile ! Berthe Morisot a glissé dans ses plis de subtiles irisations de bleu, de rose, de crème et de vert, comme si le tissu absorbait les notes les plus lumineuses du ciel et de la verdure…

Pierre-Auguste Renoir, Berthe Morisot et sa fille Julie Manet

Pierre-Auguste Renoir, Berthe Morisot et sa fille Julie Manet, 1894

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Pastel sur papier • 58,5 × 46 cm • © Bridgeman Images

Des instants de bonheur éphémères, toujours teintés d’une légère et indescriptible mélancolie…

L’artiste a travaillé « sur le motif » en réalisant, dans le jardin, des dessins préparatoires et une étude à l’huile pour saisir la fraîcheur de ce moment suspendu, fidèle à son goût pour la représentation des femmes et enfants de son entourage, et pour les scènes brossées avec vivacité dans de lumineux jardins. Des instants de bonheur éphémères, toujours teintés d’une légère et indescriptible mélancolie…

Confection d’un bouquet, chasse aux papillons… On aurait tort de trouver mièvres ces bribes du quotidien qui, peintes avec un pinceau libre et spontané, font de Berthe Morisot une pionnière de l’impressionnisme ! Têtue et passionnée, cette fille de préfet s’est battue pour devenir peintre de métier à une époque où l’École des Beaux-Arts refuse d’accueillir des femmes – discrimination qui durera jusqu’en 1897. Qu’à cela ne tienne, l’artiste se tourne vers la peinture « de plein-air » dès 1863, une pratique révolutionnaire que son professeur particulier n’approuve guère.

Lorsqu’elle entame Le Cerisier, Berthe Morisot vit ses toutes dernières années. Durant cette période, elle s’inspire des couleurs et des lignes douces de son ami Auguste Renoir (1841–1919), rencontré en 1873 lors de son entrée dans le cercle impressionniste, dont elle est alors la seule femme. Tout comme Monet, Degas, Pissarro et les autres membres du groupe, l’artiste admire les tableaux de Berthe (qu’il voit régulièrement) et peint lui-même, en 1887 et 1894, plusieurs portraits de Julie.

Modèle favori de sa mère, qui la représente bébé puis tout au long de son enfance et de son adolescence, Julie inspire à Berthe pas moins de 70 toiles et d’innombrables dessins, pastels et aquarelles qui la montrent tétant sa nourrice, jouant dans un jardin, faisant des pâtés de sable, s’amusant avec un voilier miniature, nourrissant des cygnes, lisant… ou peignant. Car Julie, qui baigne dans l’art depuis sa naissance, peindra toute sa vie et se mariera même avec un peintre, Ernest Rouart !

Édouard Manet, Berthe Morisot avec un bouquet de violettes

Édouard Manet, Berthe Morisot avec un bouquet de violettes, 1872

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Huile sur toile • 55 × 39 cm • Musée d’Orsay, Paris • © Bridgeman Images

Tout comme sa mère, l’artiste en herbe demeure connue sous son nom de jeune fille, et pour cause : elle se nomme Julie Manet… comme le fameux Édouard Manet (1832–1883), dont elle se trouve être la nièce. C’est en 1868, dans une salle du musée du Louvre, que Berthe Morisot rencontre ce dandy avant-gardiste. L’audacieux auteur du Déjeuner sur l’herbe (1863) réalise une douzaine de portraits d’elle – jamais il ne peindra autant de fois une même femme – dont un « au bouquet de violettes » (1872). Tout en contrastes de noir et de crème, ce tableau souligne son regard à la fois doux et pénétrant.

Tous deux deviennent amis pour la vie. En 1874, Berthe épouse le frère d’Édouard, Eugène ! Amoureux transi, cet adorable rentier (le seul homme adulte qu’elle ait jamais peint) porte avec empressement son matériel, accroche ses toiles dans les Salons et négocie ses ventes. Si bien que sa mort, un an après la première ébauche du Cerisier, plonge Berthe dans un profond chagrin. Victime d’une pneumonie contractée en soignant sa fille, désormais âgée de 17 ans, l’artiste s’éteint trois ans plus tard, à l’âge de 54 ans. « Ma petite Julie, je t’aime mourante, je t’aimerai encore morte », dit-elle avant de rendre son dernier souffle. Laissant derrière elle 300 dessins, 183 tableaux, 191 pastels et 240 aquarelles d’une pureté admirable !

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Musée Marmottan-Monet



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