Le blogueur Louvre Ravioli, aka François Bénard, décortique pour Beaux Arts « Famille de paysans dans un intérieur » de Louis Le Nain


Louis Le Nain, Famille de paysans dans un intérieur (détail)

Louis Le Nain, Famille de paysans dans un intérieur (détail), vers 1642

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Huile sur toile • 1.13 × 1.59 m • Coll. Musée du Louvre, Paris / © RMN-Grand Palais / Photo Jean-Gilles Berizzi

Dans la famille Paysans, je voudrais : le père, la mère, les trois filles et les quatre garçons. Neuf cartes en tout, réunies dans l’unique pièce du tableau. Ici, on mange, on boit, on cause, on joue, on dort. Et dans l’instant, on pose. Autour de table, le père découpe sa miche. Ses lèvres sont pincées, suspicieuses. Bien agrippé à son pain, il nous fixe, l’air de dire « j’lai pas gagné en restant su’le dos ». En face de lui, une jeune femme se tient de trois quarts, mains regroupées. Elle est droite, fière, belle à marier. Malgré son tablier en bout de course, elle pourrait décorer le médaillon d’un prétendant. Derrière elle, une benjamine nous ignore, captivée par un détail sur le col de la grande sœur. Un tout petit frère est par terre, dans les nuages. Posé entre une louche et un panier d’osier, il complète la nature morte. Un chat est à ses pieds, planqué derrière une soupière de cuivre.

Louis Le Nain, Famille de paysans dans un intérieur (détails)

Louis Le Nain, Famille de paysans dans un intérieur (détails), vers 1642

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Huile sur toile • 1.13 × 1.59 m • Coll. Musée du Louvre, Paris / © RMN-Grand Palais / Photo Jean-Gilles Berizzi

Trois enfants s’agglutinent autour du feu comme des mini-Madeleine déposées-là par De La Tour.

En balayant le sol vers la gauche, on croise un petit chien à côté d’une canne, orientés comme la louche, le chat, le panier. Tout ce parterre dessine un chemin vers la matriarche, assise devant la cheminée. La gardienne du foyer est marquée. Elle en a vu, elle en a fait. Le jour, elle doit pousser la charrue, ce soir, elle tient son verre. Sa gestuelle est raffinée comparée à celle du père qui plante sa meule comme un Ravaillac. Elle, pourrait lever le vin d’une alliance éternelle. Dans son dos, trois enfants s’agglutinent autour du feu comme des mini-Madeleine déposées-là par De La Tour. Hors du temps, hypnotisés par le brasier, sans doute aussi bercés par les notes du joueur de fifre, dernier de la revue. Il se tient debout, sage comme une sacrée image. Sans uniforme, pieds nus, avec sa chemise déchirée jusqu’au nombril.

Louis Le Nain, Famille de paysans dans un intérieur (détail)

Louis Le Nain, Famille de paysans dans un intérieur (détail), vers 1642

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Huile sur toile • 1.13 × 1.59 m • Coll. Musée du Louvre, Paris / © RMN-Grand Palais / Photo Jean-Gilles Berizzi

Dans la chaumière, pas de rang serré, ni de discipline impeccable. Tous ces caractères vagabondent dans leur bulle, reliés par les plis chiffonnés, les culottes trouées, les chemises défraîchies, les gilets poncés. Toutes ces guenilles oscillent entre les blancs cassés et les bruns fatigués. L’arc-en-ciel est rustique. Les couleurs sont cuites, dorées comme un bon pain. Le nid semble presque douillet, sans crasse. Sont-ils si misérables ces paysans malgré les trous dans les manches ? D’ailleurs, sont-ils vraiment paysans ? Par ici, pas une fourche ni un brin de paille… Sont-ils seulement une famille ? L’amplitude des âges entre la jeune femme et le petit dernier commence à chiffrer. Sous couvert de réalisme, La Famille de paysans serait-elle un leurre de vérité ?

Le trio Le Nain, en Frères de la charité

La Famille de paysans est peinte vers 1640. Elle est attribuée à Louis Le Nain, membre d’une fratrie de peintres picards, avec Antoine et Mathieu. Nés vers Laon, entre Paris et les Flandres, le trio de choc s’est frotté aux maîtres flamands. À l’époque, Brueghel, Teniers et consort dépeignent les beuveries de taverne, les danses de village. Sur leurs toiles, les paysans lâchent les chevaux. Louis et ses frères proposent autre chose, filtrent le sage, brassent le sacré. Les scènes sont arrêtées, les dînettes sans histoire. On lève sagement son verre, on reçoit autour d’une bouillie de millet. Les intérieurs ressemblent à de petites églises où l’on joue du violon, du luth, de la guitare ou du flageolet (ces flûtes à bec… sans bec). Toute la famille défile au coin du feu : depuis les tout petits – perles rares à protéger –, jusqu’aux aînés – gardiens du foyer. Des icônes peu orthodoxes qui troquent la feuille d’or contre un beige lumineux.

L’époque est marquée par les rapines et les famines. Dans les campagnes ravagées par la guerre de Trente Ans, la pauvreté est partout. Pour contrer cette misère, Vincent de Paul fonde en 1633 les Dames de la charité. Le message adressé à ses troupes est simple : « Servir les pauvres, c’est servir Jésus. Allez voir les pauvres forçats à la chaîne, vous y trouverez Dieu. » Quelques années plus tôt, Pierre de Bérulle – fondateur de la Société de l’Oratoire – formulait une spiritualité nouvelle : « L’homme est un miracle d’une part et un néant de l’autre. Il est céleste d’une part et terrestre de l’autre. Il est spirituel d’une part et corporel de l’autre. C’est un ange, c’est un animal. C’est un néant environné de Dieu, indigent de Dieu, capable de Dieu et rempli de Dieu, s’il veut. »

Les frères Le Nain, Quatre figures à une table

Les frères Le Nain, Quatre figures à une table, vers 1643

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Huile sur toile • 44.8 × 55 cm • © The National Gallery, London

Louis Le Nain, Famille de paysans dans un intérieur (détail)

Louis Le Nain, Famille de paysans dans un intérieur (détail), vers 1642

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Huile sur toile • 1.13 × 1.59 m • Coll. Musée du Louvre, Paris / © RMN-Grand Palais / Photo Jean-Gilles Berizzi

Ces messages infusent dans les couches moyennes et élevées de la population parisienne. La peinture des Le Nain s’en fait l’écho, elle en fait son commerce aussi. Le trio habite rue Princesse, tout près de la foire Saint-Germain qui se tient en février. Les scènes d’intérieurs recueillies sont à la mode. Les parisiens seraient-ils en quête d’inspiration ? Voudraient-ils épaissir la sacralité de leur propre foyer ? Pour répondre à l’explosive demande, l’atelier Le Nain produit beaucoup. Sur les milliers de toiles de leur charité-business, les mêmes modèles se promènent. Pour séduire les acheteurs, les artistes parachutent quelques objets upper-class parmi les sujets dépouillés. Ici un lit à colonne, là un verre de cristal. Parfois un chihuahua ou un King Charles patiente dans un coin.

Dieu, à la maison ?

Qu’ils semblent loin les Profils paysans de Depardon qui a pourtant – lui aussi – immortalisé ses sujets dans le cadre fixe de cuisines silencieuses. La Famille de Le Nain ne vise pas le documentaire, au contraire. Il n’y a qu’à voir le verre raffiné tenu par la matriarche, la belle nappe, le petit chien. Qu’allaient-ils faire dans cette chaumière ? Ce n’est pas un repas, ce n’est pas un concert, ce ne sont pas des paysans, ce n’est même pas une famille. Et pourtant. Si la scène est rejouée, est-elle surjouée ? Les artifices de mise en scène n’effacent pas l’impression première marquée par le silence, la rudesse, le dénuement. Les modèles campent des caractères bien trempés, surtout chez les anciens. Ils sont fiers, si peu cabotins, pas mal cabossés. Sont-ils râleurs ou rêveurs ? Généreux ou radins ? Hospitaliers ou renfermés ? Chacun verra. Chez les plus jeunes, l’innocence fait l’unanimité.

Tablature pour flageolet publié par Marin Mersenne dans le V<sup>e</sup> tome de « l’Harmonie Universelle »

Tablature pour flageolet publié par Marin Mersenne dans le Ve tome de « l’Harmonie Universelle », 1636

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Autour du foyer, chaque membre de la Famille est dans son monde, mais tout le monde est à touche-touche. Tous les visages semblent alignés comme les notes d’une partition de flageolet. Dans son Harmonie Universelle (1636), le moine musicologue Marin Mersenne conseillait de les jouer très vite pour reproduire la voix humaine. En voyant toutes ces têtes rapprochées, on se dit que la Famille de paysans pourrait bien nous fredonner les accords d’une ronde universelle. Faudrait demander ça au petit joueur de flageolet. À la fois pénitent et innocent, il se dresse tout dépouillé au milieu de la pièce, pieds nus dans l’intérieur sacré. Il est dos à la table, tourné vers la mère.

Louis Le Nain, Famille de paysans dans un intérieur (détail)

Louis Le Nain, Famille de paysans dans un intérieur (détail), vers 1642

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Huile sur toile • 1.13 × 1.59 m • Coll. Musée du Louvre, Paris / © RMN-Grand Palais / Photo Jean-Gilles Berizzi

Cette femme assise porte le vin comme une sœur de charité et diffuse une odeur de sainteté. Toute la composition du tableau se tourne d’ailleurs vers elle. Non seulement les objets au sol, mais aussi la lumière au dehors inventée pour illuminer son visage, à moitié. L’éclairage particulier lui confère deux expressions : côté sombre – la gardienne du foyer nous fixe, marquée par la vie ; côté lumière – elle regarde loin au dehors, dans un dialogue quasi-divin. Cette double nature rappelle ces mots de Pierre de Bérulle : « Nous devons regarder notre être comme incomplet et imparfait, comme un vide qui a besoin d’être rempli, comme une partie qui a besoin d’être accomplie, qui attend l’accomplissement de celui qui l’a faite, comme une couche première en la main d’un excellent peintre, qui attend les vives et dernières couleurs. »

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