La résidence Eisenhower à Reims : le doux réveil d’un bijou de la Belle Époque


Résidence Eisenhower rénovée par Châtillon architectes, Grand salon

Résidence Eisenhower rénovée par Châtillon architectes, Grand salon, 2022

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© Valerio Geraci / Courtesy Chatillon Architectes

Passée une lourde porte en bois, un double escalier tout en courbes nous accueille avec majesté. Il y aurait de quoi être intimidé, si ce n’étaient les mots chaleureux d’Annelies Pieters, maîtresse des lieux : « On est tellement ravis de recevoir à nouveau. Sentez-vous à l’aise, vous êtes ici chez vous ! ». L’extrême raffinement en plus. Sous les moulures de style XVIIIe du grand salon où l’on est reçus, trônent une banquette Louis XVI aux tons pastel et deux tables basses aux volumes géométriques, le tout baigné de lumière pénétrant par un large bow window. Le ton est donné. Ici, le patrimoine se conjugue au présent, et se révèle à la faveur d’un savant mélange des genres orchestré de main de maître par le cabinet Châtillon architectes, à qui l’on doit quelques cures de jouvence notables, dont celle des bains de Strasbourg, du musée Carnavalet ou de la Cité de refuge de Le Corbusier et, bientôt – non des moindres – du Grand Palais.

« Quand on a commencé le chantier, il y avait des faux plafonds, les sols étaient recouverts de moquette et les décors dans certaines pièces étaient dissimulés derrière des cloisons », se souvient Élise Quantin, directrice de l’agence chargée de la restauration de l’édifice rémois. Divisé dans les années 1950 en plusieurs appartements, l’hôtel Mignot était à l’origine une grande maison bourgeoise construite entre 1911 et 1913, dans le goût classique de la Belle Époque, mêlant éclectisme et Art nouveau, pour le riche commerçant en épicerie Édouard Mignot. Son nom a toutefois été éclipsé par un autre plus illustre, aujourd’hui associé au lieu : celui du général Eisenhower, qui choisit d’y établir son QG à la veille de la Libération, entre février et mai 1945. Ce glorieux passé, Châtillon architectes a eu pour mission de le ressusciter après le rachat du bien il y a six ans par la famille Descours, propriétaire – entre autres enseignes de luxes – des maisons de champagne Piper-Heidsieck.

Résidence Eisenhower rénovée par Châtillon architectes, Escalier d’honneur

Résidence Eisenhower rénovée par Châtillon architectes, Escalier d’honneur, 2022

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© Valerio Geraci / Courtesy Chatillon Architectes

Objectif de ces trois années de travaux : redonner son lustre d’antan à l’élégante demeure et lui recréer une âme de maison familiale.

Car au-delà de ses murs centenaires, le 17 boulevard Lundy est une adresse de prestige. Le long de cette grande artère qui borde le centre-ville de Reims, c’est un défilé d’hôtels particuliers où les plus grandes maisons de champagne ont élu domicile, à l’instar de Ruinart et de Roederer. Objectif, donc, de ces trois années de travaux : redonner son lustre d’antan à l’élégante demeure de 1 200 mètres carrés, et lui recréer une âme de maison familiale afin d’offrir aux hôtes de Piper-Heidsieck une véritable expérience d’art de vivre en Champagne.

Pour ce faire, le cabinet de l’architecte des monuments historiques, François Châtillon, s’est employé dans un premier temps à retrouver la distribution initiale typique des grandes maisons bourgeoises du début du XXe siècle. Au premier étage – dit noble – les salles de réception (salle de bal, fumoir, grand salon, salle à manger) ; au second, les appartements privés qui portent aujourd’hui le nom de leurs occupants d’origine (« chambre de Mademoiselle », « chambre de Monsieur Jean »…) ; au rez-de-jardin les cuisines et pièces de service ; sous les combles les chambres du personnel.

Mis ainsi en lumière, les détails de l’aménagement préexistant, qui font du lieu un vrai bijou patrimonial, apparaissent dans toute leur splendeur.

Les espaces ont ainsi retrouvé leurs volumes généreux et leur clarté grâce, notamment, à une verrière zénithale ménagée au cœur du bâtiment, au-dessus de l’escalier d’honneur, pour que le soleil puisse s’infiltrer à chaque étage. Mis ainsi en lumière, les détails de l’aménagement préexistant, qui font du lieu un vrai bijou patrimonial, apparaissent dans toute leur splendeur. Ils ont été restaurés avec le concours d’artisans de la région connus pour leur savoir-faire : les lambris du fumoir et de la salle à manger, la ferronnerie tout en volutes, les guirlandes végétales peintes dans le goût Marie-Antoinette de la « chambre de Madame » [ill. ci-dessus], les vitraux de couleur dans la cage d’escalier… Si certains de ces éléments ont été simplement révélés, d’autres ont du être reconstitués à partir de photos d’archives. Autre précieux vestige remis aujourd’hui en état : un ascenseur – le premier dans un espace domestique à Reims ! – en bois et métal, aménagé d’une petite banquette de velours. Le summum du confort au début du XXe siècle !

Mais comment conférer à un tel patrimoine un caractère convivial, le sentiment d’un lieu habité et, de plus, adapté à des usages actuels ? C’est la mission qui a incombé à Sarah Châtillon, la fille de François Châtillon chargée de l’aménagement et de la décoration. Et cette ancienne élève de l’école du Louvre à l’œil averti et l’esprit défricheur, officiant habituellement en galerie, a fait des merveilles. Entre pièces de design signées (Platner, Le Corbusier, Saarinen…), rééditions de classiques (Vitra, Thonet, Knoll…), objets chinés et même du mobilier pioché chez les Descours, telle cette table de jeu d’époque Louis XVI, c’est un melting-pot maîtrisé de styles comme d’époques. Cet aménagement subtil et vivant – car voué, nous souffle Sarah Châtillon, à évoluer selon les envies – donne à chaque pièce une identité propre, tout en s’intégrant harmonieusement aux espaces d’origine, en accord avec la volonté de Châtillon architectes « d’inscrire toute intervention dans la continuité historique du site ».

Résidence Eisenhower rénovée par Châtillon architectes, Chambre de Charles Camille

Résidence Eisenhower rénovée par Châtillon architectes, Chambre de Charles Camille, 2022

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© Valerio Geraci / Courtesy Chatillon Architectes

Mieux encore, les chambres reflètent la personnalité de leurs anciens occupants à travers les choix de couleurs, de décor et de mobilier. Une tapisserie florale de William Morris pour la « chambre de Charles Camille », du rose poudré et une coiffeuse Art déco dans la « chambre de Mademoiselle », une atmosphère de boudoir pimpante et sophistiquée chez Madame… Même les chambres mansardées, plus humbles, sont personnalisées pour une ambiance encore plus cosy. On apprécie particulièrement les œuvres finement choisies qui apportent au lieu un supplément d’âme, comme le grand paysage champenois peint sur tout un mur du 1er étage et celles, plus discrètes, que l’on retrouve, ici et là. Parmi elles, se croisent des grands noms tels que Foujita ou François-Xavier Lalanne et des artistes émergents chers à Sarah Châtillon, tels que Alexandre-Benjamin Navet et Marie Hazard. Une vitrine d’exception pour la jeune création, et qui fait définitivement de ce havre de paix un petit chef-d’œuvre d’éclectisme.

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