Fermeture des cinémas : “La situation est intenable” selon la distributrice Sophie Dulac – Actus Ciné


AlloCiné s’est entretenu avec Sophie Dulac, distributrice et exploitante, en réaction à l’annonce du prolongement de la fermeture des salles. Elle nous fait part de sa fatigue et ses inquiétudes, regrettant vivement cette “incertitude absolue”.

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Au lendemain de l’annonce, par Jean Castex, de prolonger la fermeture des salles de cinéma et de spectacle, AlloCiné a joint l’exploitante et distributrice Sophie Dulac, afin de connaitre son sentiment sur cette décision.

AlloCiné : On ne tablait pas sur un scénario aussi compliqué. Après les annonces du 24 novembre, en vue d’un déconfinement progressif, le secteur du cinéma était plutôt optimiste et s’était organisé pour sortir des films dès le 15 décembre. A partir de quel moment avez-vous senti que le vent tournait ?

Sophie Dulac, exploitante et distributrice : Oui, c’est vrai qu’on y croyait tous. On a senti le vent tourner à partir du moment où on a commencé à nous expliquer que l’épidémie ne baissait plus, qu’il y avait encore trop de cas, qu’on était encore à 10 000 par jour, ce qui fait loin des 5 000… Ça date d’il y a 4-5 jours, pas plus que ça.

La difficulté dans une situation comme celle-là est, qu’encore une fois, -quasiment une semaine avant-, on nous dit qu’on ne rouvrira pas. C’est à chaque fois la même chose. Cela fait quand meme trois semaines que tout le monde travaille d’arrache-pied pour pouvoir sortir un nombre de films, qui devient presque ubuesque maintenant, tous les films se décalant… Il y avait une quarantaine de longs métrages, ce qui est hallucinant. Mon programmateur s’est arraché les cheveux.

Le 7 janvier n’est pas une date de réouverture, mais d’évaluation de la situation

Et tout ça pour ne pas savoir où on va. Car, le 7 janvier n’est pas une date de réouverture, mais d’évaluation de la situation. Le 7 janvier, on ne va sans doute pas rouvrir, si ça n’a pas baissé. On va de nouveau recommencer à travailler dans l’éventualité que nous rouvrions le 7 janvier mais encore, à mon avis, pour rien.

Le problème est qu’il y a une méconnaissance absolue du terrain par ces gens-là. C’est à dire qu’ils ne savent même pas comment ça fonctionne. Ils ne prennent même pas la peine de se demander comment on fait.

La situation est intenable !

Tout le monde est dans le même bain. Je me rends que les gens qui ont manifesté pour les lieux de culte ont obtenu gain de cause. Donc la religion passe avant la culture apparemment. Même si la culture devrait être une religion dans ce pays, mais ce n’est pas le cas !

Le couvre-feu est également un problème. Même si nous avions pu rouvrir le 15 décembre, un couvre-feu à 20h est problématique. Déjà 21h, on arrivait à peu près à s’en sortir. 20h, c’est encore plus compliqué… La situation est intenable. Intenable ! C’est comme quand on dit au restaurant du jour au lendemain, vous fermez ! Sans tenir compte de savoir s’ils ont acheté des marchandises, ce qu’ils vont en faire et combien ça leur a coûté.

Le troisième élément qui me paraît également compliqué est au niveau des aides de l’Etat : le CNC a versé quelques aides qui ne correspondent absolument pas à ce qu’on nous avait dit au mois de septembre. Là encore, c’est problématique. Ils ne veulent pas tenir compte du mois de novembre qui a été fermé. Vont-ils tenir compte du mois de décembre qui est fermé ? Là, personne ne travaille. Donc la situation est grave.

Fermeture des salles : les réactions de Mathieu Kassovitz, Pierre Niney, Jean Dujardin…

Avec cette incertitude, on peut se dire : à quoi bon essayer d’échafauder des plans si on ne sait pas ce qu’il va se passer…

Il vaut quand même mieux être prêts, au cas où. Si effectivement personne ne travaille et que le 7 janvier, on nous dit « youpi, tout a baissé, vous pouvez rouvrir », et que vous n’avez pas de film à mettre, là c’est compliqué… Mais ce que je vois arriver gros comme une maison est que les gros films porteurs aujourd’hui, comme Wonder Woman qui était censé sortir le 16, ne sortira pas en salles. Je pense qu’il va atterrir -tout comme James Bond- sur une plateforme… Ca me paraît évident.

Qu’est-ce qu’on fait de tous ces films ?

On va se retrouver le 7 janvier ou plus tard, avec des petits films, certainement de qualité, mais avec la difficulté qu’on a eu le 22 juin… Qu’est-ce qu’on fait de tous ces films ? Les distributeurs ont dépensé de l’argent, ils ont fait de la communication, du marketing… Bac Nord, par exemple, est affiché partout. Ce distributeur a dépensé de l’argent. Il ne va pas recommencer à dépenser de l’argent pour la sortie, le 7, le 15 ou le 20 janvier, ou je ne sais pas quand ? Donc est-ce qu’on verra ces films sur les écrans ? Rien n’est moins sûr.

C’est sur que s’il y a une plateforme qui vous dit aujourd’hui parce qu’elle trouve que pour ses contenus, c’est formidable, on ne les verra plus en salles… C’est une difficulté que personne ne prend en compte. La culture est trop abstraite. Il n’y a pas de volonté gouvernementale.

On est tous un peu sous le choc encore une fois 

Quand Monsieur Castex nous dit : « nous savons très bien l’effort que tout le monde a fait pour la culture, les acteurs… ». Je n’en crois pas un mot ! Pas un mot ! Ils ne savent même pas de quoi ils parlent. Donc on est tous un peu sous le choc encore une fois de cette annonce qui arrive 4 jours avant l’ouverture. Qu’on nous dise carrément « on rouvrira tout le 20 janvier ». Que ça soit clair au moins. On pleurera un peu, ce sera compliqué, mais à une date fixe, on saura qu’on pourra recommencer à travailler. Là, ce sont des sauts de kangourou ! Ce n’est pas possible. On ne peut pas travailler comme ça.

Cinéma : pas de réouverture des salles avant le 7 janvier 2021

Lorsque vous aviez participé à notre podcast dernièrement sur la mise en danger des salles de cinéma, vous nous avez dit que vous ne croyiez pas à la solidarité dans le secteur du cinéma. La question va de nouveau se poser, pour les films qui s’était positionné en décembre, janvier, sans oublier les films du mois de novembre et octobre…

Ça va être la guerre ! Il faudrait que nous ayons au moins une semaine blanche le jour de la réouverture pour pouvoir profiter de cette semaine, et remettre à l’affiche les films d’avant le confinement. Parce qu’il ne faut pas oublier qu’avant le 2ème confinement, il y a des films qui ont eu deux jours d’existence, qui étaient à peine sortis. Qu’on puisse au moins profiter de cette semaine blanche. Elle nous permettrait de lisser sur cette semaine un certain nombre de films qui aurait dû déjà sortir avant les fêtes de Noel… On peut trouver de quoi s’arranger.

Il y a un manque de considération absolue du gouvernement qui ne prend pas en compte les difficultés du secteur. Il n’y a pas que le nôtre. Je ne parle pas que de la culture. Malheureusement, il y a beaucoup d’autres secteurs qui sont dans le même cas que nous, qui souffrent autant que nous. Et puis il y aura encore un couvre-feu sans doute au mois de janvier. Enfin, personne ne nous dit qu’après les fêtes de Noël et le 31 décembre, qui va être une catastrophe –car même si on vous dit ‘couvre-feu à 20h et pas plus de 6 personnes’-, c’est impossible que les gens respectent ça. Il va y avoir des lieux où tout le monde va se retrouver, et tous dormir les uns chez les autres. Ca va être une catastrophe.

C’est l’incertitude absolue, qui fait qu’on s’arrache tous les cheveux

 Rien ne dit qu’il n’y aura pas un 3ème confinement, et qu’on aura de nouveau travaillé pour rien. Il n’y a aucune certitude, et ça c’est pire que tout. C’est pire qu’un confinement strict qui nous dirait « on ferme tout » excepté le soir de Noel. Au moins, on sait où on va. On n’est pas content, mais on sait où on va.  C’est l’incertitude absolue, qui fait qu’on s’arrache tous les cheveux.

C’est fatigant psychologiquement, c’est fatigant émotionnellement, c’est fatigant financièrement évidemment. Il faut qu’on tienne le cap. Que fais-je avec tous mes salariés qui sont au chômage partiel depuis des semaines et des semaines, dont le salaire est amputé. Qu’est ce qu’on fait ? J’ai vraiment l’impression qu’au prétexte de nous sauver, ils nous tuent. C’est mon sentiment. 

Au prétexte de nous sauver, ils nous tuent ! C’est mon sentiment.

C’est partout pareil. On n’est pas tous seuls en France. L’Allemagne, c’est une catastrophe. L’Italie, n’en parlons pas… Mais je pense qu’il y a une question de bon sens, de cohérence d’annonces.

Une action est-elle possible en vous coordonnant entre distributeurs, exploitants ? Qu’est-ce qui est possible pour faire pression sur le gouvernement selon vous ?

On peut faire comme les religieux qui se sont bougés très vite. Ils étaient dans la rue, devant les Eglises. Il n’y a pas eu de problèmes particuliers. Il faut que ce soit la Fédération des cinémas qui prennent ça en main. Si ce sont des actions isolées, ça n’aura pas tellement de portée. Il faudrait qu’on agisse au niveau du Conseil d’Etat.

Je suis d’ailleurs très étonnée de voir que je suis une des rares à m’exprimer au niveau exploitant. Je n’entends pas les CIP (Cinémas Indépendants Parisiens), je n’entends pas MK2, je n’entends pas Gaumont ou UGC. Soit ils ne sont pas sollicités, soit ils n’ont rien à dire.

Si la Fédération des cinémas ne prend pas ça en main, peut être qu’il faudra qu’il y ait plusieurs exploitants, distributeurs, qui mènent une action auprès des tribunaux pour qu’on arrête de nous traiter comme on nous traite. Tout ça est très démoralisant, et financièrement, ça va devenir très compliqué. Il y a un manque de confiance du gouvernement, qui ne s’arrange pas, et un manque de crédibilité sur les mesures qu’ils prennent. Tout ça est une question de bon sens, et ils n’en ont pas.

En attendans la réouverture des salles, précisons que la Maison Dulac, dont Sophie Dulac est la présidente a lancé une “box cinéma“. Le coffret contient 2 invitations pour 2 personnes pour des séances au choix dans l’ensemble du réseau Dulac Cinémas, à valoir lors de la réouverture des salles; les livres Pourquoi les cinémas sont essentiels, Drôles de salles de Fabienne Waks et Sylvie Setier; un film du catalogue Dulac Distribution à découvrir en Vidéo à la Demande sur Universciné, un DVD Dulac Distribution surprise, un hand-bag en tirage limité, une affiche, une confiserie, un goodie de Champs-Elysées Film Festival et un sachet de graines à planter à l’arrivée du printemps.

Podcast : quel avenir pour les salles de cinéma ?



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