Ernest Pignon-Ernest, légende urbaine : une rétrospective au fond Hélène et Édouard Leclerc à Landerneau


C’est son radieux sourire plissant son regard bleu qui nous frappe d’emblée : Ernest Pignon-Ernest (né en 1942), pionnier de l’art de rue désormais octogénaire, est à l’affiche d’une grande rétrospective où il nous reçoit de bon cœur. Mais ne lui parlez pas de street art ! Le terme américain ne lui convient guère. Aux « fresques de rue sans message », il préfère même les publicités : « au moins, elles parlent de notre temps » nous chuchote-t-il. Sa carrière, il l’a passée perché sur des échelles, à coller ses dessins et sérigraphies dans les rues : « C’est parce que je ne suis pas très grand et que les murs sont hauts » plaisante-t-il, inconscient d’avoir incité des générations d’artistes à investir l’espace public. Une légende urbaine.

Ernest Pignon-Ernest, Rimbaud

Ernest Pignon-Ernest, Rimbaud, 1978

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©Ernest Pignon Ernest ©Adagp 2022 ©FHEL 2022

Et là où désormais, les graffeurs tirent leur inspiration de la culture hip-hop, lui puisait chez les grands poètes en les exhibant sur l’asphalte : Jean Genet, Pablo Neruda, Robert Desnos ou encore Arthur Rimbaud – dont le visage assimilé à une silhouette de jeune adolescent errant fut placardé entre Paris et Charleville (ville natale du poète) en 1978. Une image iconique, désormais indissociable de l’écrivain.

Car l’art d’Ernest Pignon-Ernest, c’est avant tout un « travail d’impression mentale » souligne Jean de Loisy, commissaire de l’exposition qui est allé pêcher des dessins dans l’atelier de l’artiste à Ivry-sur-Seine. Il dit en être ressorti « enchanté, converti et passionné » – comme nous à la fin du parcours de l’exposition bretonne. S’y dévoilaient les photographies de ses collages in situ, mais aussi de nombreuses études, croquis au fusain captant des attitudes et des regards – à la finesse d’exécution digne des peintres classiques. Reconstitué au fonds Leclerc, son atelier concentre d’immenses formats, des motifs répétés par dizaines comme des obsessions : ce sont « des choses abandonnées, des doutes », car « dans la rue, il faut simplifier l’image » insiste-t-il.

« Je cherche à réactiver le potentiel de mémoire des lieux. »

En 1966, alors âgé de vingt-quatre ans (à quinze ans, il avait quitté l’école pour travailler dans un cabinet d’architecture), il part sur les traces du poète René Char (originaire de L’Isle-sur-la-Sorgue), bien décidé à se consacrer à la peinture. Mais à quelques kilomètres de son atelier se profile l’implantation de la force de frappe atomique, juste sous les champs de lavande. Pas question de fermer les yeux selon lui, ni de brosser une toile. Il faut se rendre sur « cette terre dévoyée », y révéler la menace qui plane. Sur les murs, rochers et routes menant au plateau d’Albion, il se met à tracer au pochoir une silhouette tirée d’une photographie d’Hiroshima – seule trace d’un corps irradié. C’est le début de sa pratique : « je cherche à réactiver le potentiel de mémoire des lieux » précise-t-il.

Ernest Pignon-Ernest, La Commune

Ernest Pignon-Ernest, La Commune, 1971

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©Ernest Pignon Ernest ©Adagp 2022 ©FHEL 2022

Les quais de Seine, le métro Charonne, le Sacré-Cœur… À Paris en 1971, invité à une exposition sur la Semaine sanglante de la Commune, l’artiste refuse encore une fois d’emmurer ses œuvres. Il part coller d’immenses sérigraphies de gisants là où un siècle plus tôt, le sang fut versé. Mais est embarqué par la police avant même d’avoir pu toutes les fixer sur les escaliers du Sacré-Cœur. De cette poignante installation, reste une photographie prise à la volée : « Je ne pensais pas qu’elle serait exposée un jour » s’émeut-il. Trois ans plus tard, c’est dans sa ville natale qu’il crée un coup d’éclat : sur le parcours des célébrations du jumelage entre Nice et Le Cap, en Afrique du Sud – où règne l’apartheid – il sème des centaines d’images figurant une famille noire derrière des barbelés… L’audacieuse initiative lui vaudra (bien plus tard) de rencontrer Nelson Mandela. Une consécration.

L’image d’une femme terrassée par un avortement clandestin

« Je traite de ce qu’on inflige à l’humain. Mais je ne fais pas d’œuvres politiques » assure-t-il avec sérieux avant de retrouver sa joie de vivre communicative. C’est donc en citoyen du monde, en défenseur des droits de l’Homme que, dans les années 70, il colle sur les trottoirs les images d’une femme terrassée par l’avortement clandestin, puis celles de chômeurs en reprenant la position résignée des Bourgeois de Calais de Rodin. À Avignon, ce sont celles d’immigrés parqués dans des caves. À Paris, celles des expulsés, visages déconfits et matelas sous le bras. Son support : des chutes de rotatives d’imprimeries, « du papier pauvre » fragile et sensible à la lumière. C’est la « mort annoncée des images » dit-il.

Ernest Pignon-Ernest, Estampe pigmentaire  « Se Torno » [Si je reviens] Pasolini collées à Matera

Ernest Pignon-Ernest, Estampe pigmentaire « Se Torno » [Si je reviens] Pasolini collées à Matera, 2015

Mais parfois, en des lieux isolés, surgissent ses propres dessins : à Naples, inspiré par Caravage et les artistes baroques, il recouvre dans les années 90 certains murs historiques de crayonnés à la pierre noire, figurant des anges, des vierges inertes aux drapés exquis. Ainsi, sa sainte Agathe serait restée intacte durant plus de dix ans, continuellement entretenue et recollée par les habitants – en nouvelle strate de leur patrimoine culturel. En 2015, il y retourne pour plaquer l’une de ses plus célèbres sérigraphies : celle de l’écrivain, journaliste et réalisateur Pier Paolo Pasolini portant sa propre dépouille assassinée, à la manière de la pietà de Michel Ange. Cette fois, il opte pour une colonne, en plein quartier bétonné prisé par la mafia…

Sa pratique hardie et mémorielle émeut le public.

« Je choisis les lieux en peintre. Je les visite à plusieurs moments de la journée pour guetter les changements de lumière. » Sélectionnés pour leurs caractères symbolique et dramatique, ses emplacements peuvent varier d’un soupirail caché à une cabine téléphonique « froide et aseptisée », défiant les frontières : portraits d’écrivains et d’opprimés ont été disséminés à travers le monde entier durant plus de cinquante ans, dans la plus grande illégalité. Et pourtant… En Algérie, interpellé par la gendarmerie lorsqu’il ose placarder en 2003 le portrait de Maurice Audin, un haut gradé le félicite de célébrer « ce martyre de la révolution ». Puis en 2009 en Palestine, la foule l’applaudit à mesure qu’il placarde le corps du poète Mahmoud Darwich, tout juste décédé. Sa pratique hardie et mémorielle émeut le public.

Ernest Pignon-Ernest, Études pour Victor Segalen

Ernest Pignon-Ernest, Études pour Victor Segalen, 2022

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©Ernest Pignon Ernest ©Adagp 2022 ©FHEL 2022

Récemment, c’est à Haïti, île des Caraïbes marquée par la pauvreté, que l’artiste est intervenu pour commémorer l’écrivain assassiné Jacques Stephen Alexis. Empêché d’y retourner à cause de la crise sanitaire, il nous parle de cet humaniste avec ferveur – sa fougue naturelle contredisant son grand âge. C’est aussi au cœur d’un lieu mythique que l’artiste puise son inspiration comme son engagement : la Ruche, au cœur du 15e arrondissement, où il réside depuis presque 50 ans entouré de ses ouvrages fétiches. Là même où vécurent Modigliani, Chagall, Soutine…

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Ernest Pignon-Ernest

Du 12 juin 2022 au 15 janvier 2023



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