Une expo-enquête retrace l’histoire du jardin perdu de Dalí et Giacometti


C’est un jardin extraordinaire ! On y voit des sculptures qui ondulent ou se dressent, mâts de pierre à la présence de totems, serpentins surprenant les pas des heureux visiteurs, creux, vagues, autant d’aspérités menant parents et enfants de surprise en surprise… Bref, c’est un jardin de sculptures idéal, conçu par deux maîtres de l’art moderne, Salvador Dalí et Alberto Giacometti. Un jardin idéal qui n’a malheureusement jamais existé.

« Tout est parti d’un dessin de la main de Dalí incorporant des œuvres de Giacometti, nous explique Émilie Bouvard, commissaire de l’exposition. Nous avons mis en regard ce projet pour les Noailles avec un carnet de Giacometti où ce dernier élaborait visiblement le même projet. Alors que l’idée passait pour anecdotique, la relation entre les deux artistes a été bien suivie, comme leur projet de jardin. » L’Institut Giacometti propose une expo-enquête, à la recherche de ce jardin perdu, à partir des pièces à conviction. Parmi elles, le dessin de 1932–1933, des écrits, mais aussi Projet pour une place [ill. ci-dessous], petit bois sculpté par le Suisse en 1931, et agrandi spécialement à l’échelle 10 pour l’exposition, comme l’avait fait Giacometti dans son atelier.

Alberto Giacometti, Projet pour une place

Alberto Giacometti, Projet pour une place, vers 1931 – 1932

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Bois • 19,4 × 31,4 × 22,5 cm • Collection Peggy Guggenheim, Venise / © Succession Alberto Giacometti / ADAGP, Paris 2023

Sur le socle-plateau, on retrouve les éléments du langage du Giacometti de cette période, émanant de pulsions érotiques incontrôlées : le principe masculin s’incarne dans la verticalité d’une stèle et la pointe d’un cône, tandis que le principe féminin se retrouve dans les éléments creux et couchés.

Des commandes pour Charles et Marie-Laure Noailles

Le maillon qui lie le peintre catalan au sculpteur suisse porte un nom : celui des Noailles. Mécènes de l’avant-garde, Charles et Marie-Laure de Noailles voulaient tapisser leur villa d’Hyères d’œuvres de leurs artistes favoris, et même en cultiver dans leur jardin ! Dès 1929, il est question que Giacometti réalise une sculpture pour le jardin du vicomte et de la vicomtesse : il leur présente l’année suivante une photographie de Trois personnages installés dans un champ à Maloja. Ils lui commanderont toutefois une figure unique. La même année, les Noailles financent Un chien andalou, film réalisé par Dalí avec Luis Buñuel. Giacometti assiste à la projection de la première à Paris.

Salvador Dalí, Ensemble masochiste

Salvador Dalí, Ensemble masochiste, vers 1931

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Huile sur toile • 81 × 100 cm • Coll. particulière / © Fundació Gala-Salvador Dalí, Figueres / ADAGP, Paris 2023

Comment ne pas associer l’ouverture du Chien andalou, ou d’un trait de rasoir l’œil féminin est mutilé, à la sculpture Pointe à l’œil (1931–1932) de Giacometti ? Les deux artistes subliment en images leurs désirs frustrés : à l’Ensemble masochiste de Dalí (1931) exceptionnellement exposé, répondent les pulsions sadiques de Giacometti, objet d’une précédente exposition. Dalí est maître de l’anamorphose avec Dormeuse, cheval, lion invisibles (1930) [ill. ci-dessous], et Giacometti lui répond avec Paysage-tête couchée (1932). « Dalí comme Giacometti veulent mettre leurs rêves en images, comme le dit Émilie Bouvard. Mais lorsque Dalí le fait en toute conscience avec sa méthode paranoïaque-critique, Giacometti a une approche plus inconsciente, sculptant comme il rêve. » Mais d’où vient cette idée de jardin en commun ?

Le projet le plus abouti de Giacometti suggère un grand groupe, d’une hauteur de deux mètres sur terrasse quand Dalí dessine un véritable parc d’attractions.

Le peintre et le sculpteur se côtoient sur une période courte mais intense, jusqu’au milieu des années 1930. Giacometti fait de nombreuses mentions de Dalí dans ses agendas, ils participent tous deux aux réunions surréalistes présidées par André Breton. Du jardin, on ne connaîtra jamais la forme ni les dimensions exactes. Le projet le plus abouti de Giacometti suggère un grand groupe, d’une hauteur de deux mètres sur terrasse quand Dalí dessine un véritable parc d’attractions aux reliefs accidentés. Pourquoi le projet n’a-t-il pas vu le jour ?

La controverse qui agite les surréalistes

Giacometti propose sa maquette aux Noailles, mais il semble qu’il n’a jamais été question de la mettre en place à Hyères. Peut-être fut-il question d’une autre villa, à Saint-Cloud. Toujours est-il qu’en mars 1932, le surréalisme est secoué par l’« affaire » opposant André Breton à Louis Aragon, autour de la place du romanesque. Giacometti se place dans un premier temps du côté d’Aragon, et s’il revoit son point de vue, sa position est fragilisée, notamment auprès des Noailles.

Vue de l’exposition « Alberto Giacometti / Salvador Dali. Jardins de rêves » à la Fondation Giacometti

Vue de l’exposition « Alberto Giacometti / Salvador Dali. Jardins de rêves » à la Fondation Giacometti, 2023

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En 1933, c’est Dalí qui est au cœur d’une controverse, ridiculisant Lénine dans L’Énigme de Guillaume Tell. Si Giacometti a le cœur bien à gauche et que Dalí flirte parfois avec les idées fascistes, le Suisse défend son confrère au nom de la liberté absolue d’expression. Une position qui lui coûtera cher et, associée à son choix du réalisme et à son refus de payer sa cotisation au groupe, lui vaudra l’exclusion définitive en 1935. Aucune brouille n’a terni cette relation, sinon d’amitié, au moins d’estime réciproque, mais leur collaboration s’arrête là.

Vue de l’exposition « Alberto Giacometti / Salvador Dali. Jardins de rêves » à la Fondation Giacometti

Vue de l’exposition « Alberto Giacometti / Salvador Dali. Jardins de rêves » à la Fondation Giacometti, 2023

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Un projet fécond, si l’on se penche sur la production postérieure des deux artistes. Le plein air, le paysage, les vastes horizons continuent de servir d’arrière-plan aux visions hallucinatoires de Dalí quand, à partir de Places en Forêt (1950), Giacometti se distinguera par ses compositions aux figures multiples. Plus largement, cette approche radicale du jardin de sculptures comme un tout reste déterminante après-guerre, des Reclining Figure d’Henry Moore aux jardins d’Isamu Noguchi.

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Alberto Giacometti / Salvador Dali. Jardins de rêves

Du 13 décembre 2022 au 9 avril 2023

www.fondation-giacometti.fr



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