Qui sont les résidents de la Villa Médicis à Rome et comment vivent-ils ?


Groupe des pensionnaires de 2021-2022

Groupe des pensionnaires de 2021–2022

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Bien sûr, elle a tout d’un paradis. Installée depuis le XVIe siècle sur les hauteurs du mont Pincio en plein cœur de Rome, la Villa Médicis déploie ses bâtiments renaissants et ses jardins peuplés de sculptures sous un ciel (presque) toujours clément. En été, un petit vent frais préserve l’immense complexe architectural des chaleurs étouffantes de la Piazza di Spagna toute proche, et c’est en conquérant qu’il regarde l’horizon urbain. Fière escale des plus grands artistes français depuis 1666 (elle a longtemps accueilli les lauréats du Prix de Rome), la Villa tâche aujourd’hui de se diversifier, de s’ouvrir à l’international et d’accueillir des profils nouveaux. La promotion 2022–2023, qui vient d’être annoncée, se targue d’ailleurs d’intégrer parmi ses futurs arrivants « une pensionnaire chorégraphe, Lasseindra Ninja, et une pensionnaire juriste, Sarah Vanuxem ».

Recherche et création dans un lieu d’exception

En résumé, et pour poser quelques jalons, la Villa Médicis n’est « ni une école, ni un lieu de production », nous éclaire en préambule son directeur depuis 2020, Sam Stourdzé. C’est un lieu de recherche et de création, qui accueille durant un an 16 pensionnaires, choisis parmi plus de 500 dossiers (542 en 2022). Il leur offre une rétribution mensuelle de 3 500 euros, un logement et un atelier, et ne leur demande rien si ce n’est de participer à une Nuit Blanche à l’automne, et à un grand événement final à l’arrivée de l’été, pour présenter les recherches de l’année écoulée. Il n’y a, sur place, que très peu de matériel ou de machines, ce qui peut dérouter les artistes – dont l’un nous confiera qu’il a eu l’impression de se retrouver face à « une très belle boîte à outils, mais vide ».

Noémie Goddard à la Villa Médicis

Noémie Goddard à la Villa Médicis

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D’abord, l’éblouissement, puis la dépression et enfin la créativité.

Sam Stourdzé ne l’ignore pas, l’arrivée à la Villa Médicis ne se fait pas sans difficulté, bien au contraire. Citant l’un de ses prédécesseurs, il évoque une année en trois temps : d’abord, l’éblouissement, puis la dépression et enfin la créativité. Car les pensionnaires arrivent ici en interrompant leur vie pour un an (« ce qui est à la fois long et court », nous souffle Noémie Goddard, architecte d’intérieur), ils peuvent être déroutés de quitter leur appartement, de se retrouver face à eux-mêmes, loin de leurs proches. « Une épreuve de solitude », nous dira-t-on aussi. Certains arrivent avec compagnon et enfant(s), grimacent face aux logements dont le plus grand n’a que deux chambres, face aussi au prix annuel de l’école française.

Même Rome, vue de si haut, peut dérouter : la Villa se trouve à la fois à l’écart de la ville par son altitude, et dans son quartier le plus touristique, dont il faut largement s’écarter pour vivre le véritable rythme romain, celui d’un quotidien. « Il y a beaucoup d’attentes à déconstruire », résume Charlie Aubry, benjamin trentenaire de la promotion, qui sait pourtant déjà qu’il quittera la Villa en pleurant – comme beaucoup.

Œuvre de Charly Aubry dans l’exposition « Étincelles / Scintille » à l’Académie de France à Rome

Œuvre de Charly Aubry dans l’exposition « Étincelles / Scintille » à l’Académie de France à Rome

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Il a profité de cette année à part pour lire, beaucoup, arpenter les jardins, et échapper à toute « rentabilité ».

Cette vieille institution ne saurait pourtant changer ni son emplacement, ni ses ateliers, dont la beauté et la taille ont immédiatement subjugué Charlie. Lui qui arrivait de La Courneuve, où il travaillait dans une cave sans lumière naturelle, s’est retrouvé dans un espace immense, haut de plafond, la porte ouvrant directement sur les jardins. Sam Stourdzé s’en souvient, le jeune artiste avait annoncé lors de son jury vouloir passer les premières semaines de sa résidence à dormir. « À Paris, j’étais dans une logique de production qui ne me plaisait pas », nous dit-il en effet. Alors il a profité de cette année à part pour lire, beaucoup, arpenter les jardins, et échapper à toute « rentabilité ». Il a aussi, les autres nous le disent, volontiers donné des coups de main, bricoleur et touche-à-tout. L’installation qu’il présente au sein de l’exposition « Étincelles / Scintille » s’en ressent. « Faite avec les choses qui m’entourent » – autrement dit avec ce qui se trouvait dans son atelier, elle fait le portrait de sa vie ici, quasi-entièrement réalisée à partir de matériaux recyclés : pots de yaourts, lampes, bouteilles de bière, boîtes de thon… Avec, en astuce fantastique, tout un circuit de billes à l’intérieur, qui fait vivre l’installation comme un énorme jeu pour enfants.

Le déracinement, source de liberté

Dans l’atelier de Noémie Goddard l’une des résidentes, architecte d’intérieur

Dans l’atelier de Noémie Goddard l’une des résidentes, architecte d’intérieur

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Noémie Goddard, elle aussi, a vécu cette année comme une parenthèse après quinze années en agence d’architecture. « J’avais besoin de re-nourrir ma pratique », nous dit-elle, évoquant les questions qui lui sont venues en tête durant le confinement, et auxquelles elle a voulu consacrer du temps. Des questions sur les notions d’intérieur et d’intériorité, qui l’ont ici menée dans toute la ville, en excursion permanente. Un « cheminement d’un an », qui se traduit par des recherches iconographiques et littéraires, réunies en un très gros « atlas » [ill. ci-contre] qu’elle nous montre, joli petit bazar dont un embryon est montré dans l’exposition et qui donnera lieu, plus tard, à une « collection d’objets, voire d’espaces » puis à un livre. Elle le dit elle-même : « Le déracinement a permis la liberté de mon projet. » Et d’ajouter : « La perte de repères est importante : elle n’est pas confortable, mais elle est intéressante. Je vivais la question que je posais », celle de l’architecture comme cadre, comme soutien.

« L’exercice de l’exposition a offert une révolution à ma recherche. »

Toute l’année, les pensionnaires ont discuté avec le commissaire de l’exposition « Étincelles », Saverio Verini, qui devait les préparer à mettre en lumière sur quelques mètres carrés une année entière de recherches et de réflexions. Un travail tout à fait nouveau pour certains, comme Noémie : « L’exercice de l’exposition a offert une révolution à ma recherche. » Samir Boumediene, historien de l’art et chercheur au CNRS, n’était pas non plus habitué à voir son travail « curaté ».

De fait, lui aussi a offert à sa carrière une année particulière. « J’ai énormément dessiné, j’ai fait pas mal de graphisme », le tout pour « trouver une autre manière de raconter des histoires ». Il est parti de l’expression bien connue en Italie, « Veritas Filias Temporis » (« Le temps dévoile la vérité »), pour s’intéresser à la thématique de la découverte, plus particulièrement lorsqu’elle est anonyme, comme celle des proverbes ou encore de la fermentation des aliments (« Sans elle, il n’y aurait ni produit laitier, ni alcool, ni chocolat, ni pain, ni café… »). Il montre dans « Étincelles / Scintille » un texte assorti de bocaux d’aliments fermentés ; l’année à la Villa Médicis – guère évidente pour ce père de deux enfants, venu avec sa compagne – lui a permis de « penser depuis Rome » et de préparer tout à la fois un livre, prévu pour 2024, un documentaire en phase d’écriture et une extension de ses recherches en atelier et performances culinaires.

Présentation de Samir Boumediene dans l’exposition « Étincelles / Scintille » à l’Académie de France

Présentation de Samir Boumediene dans l’exposition « Étincelles / Scintille » à l’Académie de France

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Les rencontres sont aussi au cœur de la résidence, et certains repartiront le cœur enrichi de solides amitiés, malgré la solitude des journées dans l’atelier.

Ainsi la Villa Médicis se vit avec ses éclats et ses ombres, son grand âge et ses opportunités. Elle ouvre des portes, offre du temps, permet les décloisonnements. Elle effraie avec ses logements qu’affectionnent les fourmis, mais séduit à la tombée du jour, lorsqu’une procession d’artistes se dirige vers l’atelier de l’un d’entre eux, généreux, pour une fête qui dit les liens d’une année. Car les rencontres sont aussi au cœur de la résidence, et certains repartiront le cœur enrichi de solides amitiés, malgré la solitude des journées dans l’atelier. « Une année de colonie de vacances », nous dira l’un. Que l’on aimerait voir ouverte à bien plus de 16 personnes par an, et c’est précisément ce que Sam Stourdzé tâche de mettre en place avec des résidences courtes, proposées notamment à des scolaires en lycées techniques. Par poignée de 300, ils viennent profiter durant cinq jours de Rome et de la Villa, l’envie du directeur étant d’aller jusqu’à 1 200 élèves accueillis sur quatre semaines. L’idée ? Offrir à des élèves qui n’ont, pour certains, jamais quitté leur région, un peu de ce si célèbre privilège français. Et de son inoubliable aura.

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Étincelles/Scintille

Du 15 juin 2022 au 7 août 2022

www.villamedici.it



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