“De Profundis Ascendam” à l’Abbaye de Maubuisson: notre rapport (ambigu) à la mort, questionné dans un parcours sensoriel


C’est l’écrin idéal pour une exposition sur les défunts : l’abbaye de Maubuisson, fondée en 1236 par Blanche de Castille fut, bien avant de devenir un centre d’art contemporain, une nécropole royale et un important lieu de sépultures – qui n’ont à ce jour, pas toutes été exhumées ou identifiées. Ici, au cœur d’un immense parc, dans cette architecture cistercienne où la vieille pierre fait résonner les voix des visiteurs, l’exposition « De Profundis Ascendam » (en latin « Des profondeurs, je remonterai ») nous plonge dans une atmosphère lugubre, des morts gisant encore sous nos pieds…

Abbaye de Maubuisson, vue de l’exposition  « De Profundis Ascendam »

Abbaye de Maubuisson, vue de l’exposition « De Profundis Ascendam »

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« Nous avons tenté de ne pas tomber dans un univers glauque », nous confie Marie Ménestrier, directrice de l’Abbaye. Et pourtant, au cœur de l’exposition, dans le couloir nommé « passage aux champs », se tient une bibliothèque métallique remplie de boîtes poussiéreuses au contenu glaçant : ce sont les ossements des anciennes résidentes, moniales inhumées entre le XIIIe et le XVIIIe siècles – parfaitement entreposés, classifiés et étiquetés à la suite des fouilles archéologiques entreprises de 1977 à 1986.

Capturer l’odeur de la maladie

Les trois commissaires – Marie Ménestrier, l’artiste Julie Morel et l’ethnologue Isabelle Lhomel ont aussi pris soin d’exposer les effets personnels d’une prieure décédée en 1759, Marie Aubry : une petite aumônière contenant des médailles de pèlerinage en bronze et en bois, ainsi qu’une croix en cheveux tressés. Le cheveu occupe d’ailleurs une place majeure dans la première salle du parcours, avec notamment les compositions tressées à base de poils humains et artificiels, longues et ornementales, de l’artiste Julie Morel : une référence à un rite de deuil pratiqué aux XVIIIe et XIXe siècles… Ici, la mort est traitée au féminin, en hommage aux sœurs disparues.

Abbaye de Maubuisson, vue de l’exposition « De Profundis Ascendam »

Abbaye de Maubuisson, vue de l’exposition « De Profundis Ascendam »

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« Jamais le déni de la mort n’a été aussi fort. »

Marie Ménestrier

Gardant en mémoire la célèbre locution latine Memento mori, « Souviens-toi que tu vas mourir », les quatorze artistes tentent de rendre notre lien avec la mort, notre expérience du deuil, plus sensible : de leur donner forme, odeur, texture et même son dans un parcours sensoriel. Par exemple, l’artiste Julie C. Fortier, diplômée d’une école de parfumerie, prétend avoir capturé l’odeur de la maladie dans une fiole de parfum scellée à la cire noire. Plus loin, l’artiste Cristina Hoffman invite le visiteur à s’allonger aux côtés d’un gisant d’abbesse dans la salle des religieuses (angoisse assurée !), à s’agenouiller près d’un cierge, à se recueillir sur un banc… En touchant des installations en cuivre, ses œuvres sonores s’activent. Écouter, fermer les yeux : le chemin du deuil est invisible.

Abbaye de Maubuisson, vue de l’exposition  « De Profundis Ascendam »

Abbaye de Maubuisson, vue de l’exposition « De Profundis Ascendam »

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Que reste-t-il de nos défunts ? Quels objets conservons-nous d’eux ? Outre la préservation des cheveux, l’artiste Guillaume Constantin nous rappelle qu’au XIXe siècle, perdurait la tradition du masque mortuaire moulé directement sur le visage d’un disparu. Ici, c’est le plus légendaire d’entre eux, celui de l’Inconnue de la Seine, dont il dévoile des sculptures, textes et photographies dans une installation telle un gisant : en 1900, un employé de morgue, séduit par la beauté d’une noyée, aurait fait un moulage de son superbe visage souriant. Une légende macabre qui a inspiré de nombreux artistes, écrivains et photographes dont Man Ray De quoi questionner notre rapport actuel aux disparus. Loin de nous désormais, l’idée d’ériger en icône un mystérieux cadavre. Selon Marie Ménestrier, la mort a « largement été invisibilisée avec l’irruption de la Covid-19. » Les mesures de confinement ayant interdit tout contact entre les proches et les malades en fin de vie, ainsi que les enterrements et rassemblements autour des décès, « jamais le déni de la mort n’a été aussi fort », souligne-t-elle.

Abbaye de Maubuisson, « De Profundis Ascendam » avec les œuvres de Fabrice Eli Hubert, Henriette Menes, Camille Vidal Laquet

Abbaye de Maubuisson, « De Profundis Ascendam » avec les œuvres de Fabrice Eli Hubert, Henriette Menes, Camille Vidal Laquet

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© Photo Catherine Brossais / Conseil départemental du 95

Serions-nous devenus incapables d’accepter notre finitude ? C’est ce que laisse penser la tendance au « transhumanisme » qui invite à se réfugier dans les nouvelles technologies pour se libérer du processus de vieillissement. Ray Kurzweil, directeur de l’ingénierie chez Google, prévoit ainsi que « dans trente ans, les humains seront capables de télécharger leur esprit en totalité vers des ordinateurs pour devenir numériquement immortels ». La preuve avec la dernière œuvre de l’exposition : une création graphique de Claire Malrieux, qui permet de visualiser une intelligence artificielle faite de récits, de rêves et de souvenirs. Activées grâce à un algorithme, les données permettent à la machine d’errer indéfiniment… L’écran rend compte d’un mouvement hypnotique en perpétuelle création : une inquiétante déconnexion au cycle naturel de la vie.

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De Profundis Ascendam

Du 16 octobre 2022 au 5 mars 2023

www.valdoise.fr



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