Amadeo de Souza-Cardoso, l’expérimentateur prolifique


« La voie de ma génération est l’originalité », clamait Amadeo de Souza-Cardoso. De l’originalité, l’artiste portugais en avait à revendre ! Car s’il s’est nourri de tout, produisant un corpus d’une grande variété – au point qu’il est difficile de croire que toutes ces œuvres soient de la même main –, son art suivait un fil rouge : toujours tirer de ses modèles quelque chose de neuf.

Un cheval, un château, une montagne, une petite maison blanche : les paysages de campagne de son enfance continueront à inspirer longtemps ce natif de Manhufe, dans le nord du Portugal, où ses parents, riches propriétaires terriens, exploitaient des vignobles. Mais Amadeo ne se sent pas dans son élément dans cette famille bourgeoise qui, ayant remarqué ses talents de dessinateur, tente de l’orienter vers une carrière d’architecte, alternative respectable à une vie d’artiste bohème. Qu’à cela ne tienne, leur fils n’a qu’une idée en tête : partir à Paris à la rencontre des avant-gardes !

Portrait d’Amadeo de Souza-Cardoso

Portrait d’Amadeo de Souza-Cardoso

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En 1906, le jour de son dix-neuvième anniversaire, Amadeo plie bagage pour la Ville Lumière. Charmant, élégant et déterminé, il s’intègre rapidement à la vie parisienne. Au lieu de rester dans un coin avec ses compatriotes, il noue des liens avec les artistes français et d’autres nationalités. Et va se présenter avec aplomb chez les Delaunay. « Bonjour, je suis le peintre portugais Amadeo de Souza-Cardoso », leur lance-t-il. Comme si sa réputation était déjà faite !

Installé en 1908 dans un atelier de la Cité Falguière, puis en 1909 dans un studio attenant à celui de Gertrude et Leo Stein, rue de Fleurus, il se met à fréquenter les cours des académies libres de Montparnasse où il se lie d’amitié avec le « prince » désargenté du quartier, Amedeo Modigliani, qui vivote en échangeant des œuvres contre un verre ou un plat dans les cafés du coin. Entre 1910 et 1914, il se constitue un cercle de fréquentations cosmopolite comprenant les Delaunay, Alexander Archipenko, Constantin Brancusi, Otto Freundlich et Max Jacob.

Amadeo s’empare de tous les styles !

L’abondance et la diversité de sa production donnent le tournis. Amadeo s’empare de tous les styles ! L’artiste débute sa carrière par le dessin, avec notamment des caricatures publiées dans des périodiques portugais, mais aussi des nus féminins au crayon (vers 1910) évoquant les rondeurs synthétiques des sculptures de Brancusi, puis, en 1912, un album de gravures, XX Dessins, qu’il publie lui-même – des feuilles d’une esthétique nouvelle, en noir et blanc, très stylisées et contrastées. En 1912, il calligraphie et illustre un conte de Gustave Flaubert, La Légende de saint Julien l’Hospitalier (1877). Écrit en capitales dans des couleurs primaires, le texte s’entoure d’enluminures modernes figurant notamment des végétaux, des fruits et des animaux (parmi ceux-ci, d’adorables porcs-épics), dans une veine très décorative.

Amadeo de Souza-Cardoso, Le Prince et la Meute [O Príncipe e a Matilha]

Amadeo de Souza-Cardoso, Le Prince et la Meute [O Príncipe e a Matilha], 1912

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Lisbonne, CAM – Fundação Calouste Gulbenkian, inv. 86P153 • 99,5 × 80,5 cm • Photographe : Paulo Costa

Puis l’artiste se lance dans des compositions plus ou moins proches de Picasso ou de Juan Gris, où se télescopent le folklore portugais, la peinture pré-Renaissance et les avant-gardes parisiennes, dont le cubisme et le futurisme. En témoigne cette scène de chasse cubiste à la palette réduite (Le Prince et la meute, 1912).

Amadeo de Souza-Cardoso, Lévriers [Os Galgo]

Amadeo de Souza-Cardoso, Lévriers [Os Galgo], environ 1911

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Huile sur toile • 100 × 73 cm • Lisbonne, CAM-Fundação Calouste Gulbenkian, Inv. 77P1 • Photographe : Paulo Costa

Nouveau langage, encore, avec Les Lévriers, qui évoque cette fois les cernes noirs, coloris et formes allongées de son ami Modigliani, mais avec une originalité de cadrage et de composition, ainsi qu’un aspect décoratif inédits. Énième changement de décor avec La Petite maison claire – paysage (vers 1914–1916) : une sorte de synthèse du fauvisme, du cubisme et de l’orphisme des Delaunay (les disques multicolores se transforment en carrés et en rectangles) qui semble annoncer les compositions d’aplats colorés de Nicolas de Staël (1913–1955), alors encore au berceau.

En 1917, Amadeo signe des natures mortes cubistes puissantes et abouties, mêlant les traditionnels fruits, guitares et lettrages prisés des pionniers du mouvement, mais dotés de couleurs plus vives que celles employées par Picasso, Gris ou Braque, et incluant des disques multicolores inspirés de l’orphisme. Vers 1917, sa très graphique Caisse enregistreuse ou machine à collecter préfigure presque les collages des artistes pop américains ainsi que le travail du peintre allemand Peter Klasen (né en 1935), l’un des inventeurs de la Figuration narrative !

En 1916, ses œuvres présentées lors de deux expositions individuelles à Lisbonne et Porto suscitent l’enthousiasme de ses pairs mais scandalisent le public et la presse : encore très traditionnel, le Portugal n’est pas prêt pour ses audaces… Mais Souza-Cardoso expose à Paris, Berlin, Londres et aux États-Unis, s’imposant comme le seul artiste portugais de sa génération à s’être construit une carrière internationale. Aucun ne prend cependant sa relève après sa mort en 1918 de la grippe espagnole. Oublié pendant plusieurs décennies, il ne sera redécouvert que dans les années 1950… Pour notre plus grand plaisir !

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Modernités portugaises

Du 4 juin 2022 au 30 octobre 2022

www.maisoncaillebotte.fr

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Autour de l’exposition

Pour aller plus loin :

À lire : le catalogue trilingue Modernités Portugaises • Éditions In Fine • 32,00 € • en vente à la boutique et en ligne.

Les dimanches de l’art :
Tous les dimanches, des conférences de 40 minutes à 14h30 et 15h30 avec présentation des expositions pour les familles.
Plein tarif 17 €, tarif réduit 13 €, gratuit pour les moins de 18 ans
à l’auditorium du Centre éducatif et culturel attenant à la Maison Caillebotte (CEC), gratuit sur inscription.

Fernando Pessoa par Patrick Quillier, premier traducteur en français de Pessoa : le samedi 1er octobre 2022 à 15h00 à la Maison Caillebotte.

«Art et Littérature – Portugal» par Pierre Leglise-Costa : le samedi 8 octobre 2022 à 15h00 à la Maison Caillebotte.

Projection du film de Christophe Fonseca sur Amadeo de Souza Cardoso : le samedi 24 septembre 2022 au Cinéma Paradiso (2 Rue Marc Sangnier, 91330, Yerres).

Concert de fado par la chanteuse lisboète Monica Carneiro da Cunha et ses deux guitaristes : le dimanche 18 septembre de 16h00 à 17h30 dans le parc de la Maison Caillebotte.





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